Burundi : des exercices militaires massifs dans la Kibira ravivent les craintes d’un conflit élargi

Burundi : des exercices militaires massifs dans la Kibira ravivent les craintes d’un conflit élargi

SOS Médias Burundi

Cibitoke, 23 mars 2026 — Depuis le 3 février, d’importants exercices militaires sont signalés dans la forêt de la Kibira, en commune de Bukinanyana, province de Bujumbura, à l’ouest de la petite nation de l’Afrique de l’Est. Selon des sources locales et sécuritaires, ces manœuvres simuleraient des scénarios d’affrontement impliquant le M23 et l’armée rwandaise. Si les autorités se veulent rassurantes, la population reste préoccupée. La réserve naturelle de la Kibira se prolonge jusqu’au Rwanda voisin, où elle devient la forêt de Nyungwe.

D’importants déploiements militaires ont été observés depuis le 3 février dans la forêt de la Kibira, en zone Bukinanyana. Des habitants des collines de Ruhembe, Nderama et Ryazo (zone Bumba), ainsi que de Nyarubugu, Giserama et Myave (zone Ndora), rapportent avoir vu de nombreux véhicules militaires lourdement chargés pénétrer dans cette réserve naturelle.

Dans un premier temps, les riverains pensaient à une simple relève des unités chargées de la surveillance de la Kibira et de la frontière avec le Rwanda. Mais des détonations d’armes lourdes entendues à l’intérieur de la forêt ont rapidement laissé penser à des exercices d’envergure.

Selon des sources proches des milieux militaires, plusieurs milliers d’hommes seraient engagés dans ces manœuvres, ayant fui les avancées spectaculaires du M23 en décembre 2025 dans le Sud-Kivu.

Un scénario d’affrontement avec le M23 et l’armée rwandaise

D’après ces mêmes sources, les exercices portent sur des simulations de combats contre le Mouvement du 23 mars (M23) et, dans certains cas, contre l’armée rwandaise en cas d’escalade régionale.

Les manœuvres sont supervisées par des officiers de l’armée burundaise, avec la participation de jeunes affiliés au parti au pouvoir, les Imbonerakure, ainsi que de combattants venus de la République démocratique du Congo. Parmi eux figurent des éléments des FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo), des milices Wazalendo et des combattants des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis en 1994.

« Nous avons d’abord été regroupés à l’arrière de l’École fondamentale de Muremera, dans la zone Buhayira, construite par une société indienne impliquée dans un projet de barrage hydroélectrique. Mais l’espace s’est révélé insuffisant. Nous avons ensuite été redéployés vers un site plus isolé », déclare un jeune officier impliqué dans la formation.

Présence signalée d’instructeurs étrangers

Des sources concordantes signalent également la présence d’instructeurs étrangers, notamment des formateurs belges spécialisés dans l’utilisation d’armements modernes.

Des militaires congolais et des miliciens Wazalendo fuyant à bord d’un véhicule des FARDC vers le Burundi en décembre 2025, après les avancées du M23 dans le Sud-Kivu, certains d’entre eux figurant parmi des participants à une formation militaire dans la Kibira. © SOS Médias Burundi
Des militaires congolais et des miliciens Wazalendo fuyant à bord d’un véhicule des FARDC vers le Burundi en décembre 2025, après les avancées du M23 dans le Sud-Kivu, certains d’entre eux figurant parmi des participants à une formation militaire dans la Kibira. © SOS Médias Burundi

À l’issue des séances d’entraînement, les participants regagneraient différents sites d’hébergement, dont des propriétés appartenant au général Étienne Ntakarutimana, alias Steven, ancien chef du Service national de renseignement (SNR), ainsi que l’hôtel Green Village, propriété de l’homme d’affaires et sénateur Gervais Ndirakobuca, alias Ndakugarika, actuel président du Sénat. Les deux généraux, issus de l’ancienne rébellion hutu aujourd’hui au pouvoir depuis 2005 à la suite de l’accord d’Arusha d’août 2000, sont originaires de la région.

« Nous quitterons la Kibira une fois l’entraînement achevé pour aller déloger les rebelles du M23 des zones qu’ils occupent », déclare un militaire contacté sur place sous couvert d’anonymat.

Une population tenue à l’écart et de plus en plus inquiète

La poursuite des mouvements de troupes et l’arrivée régulière de renforts alimentent l’inquiétude des populations riveraines. L’accès à la forêt a été interdit, y compris aux agents forestiers, aux agriculteurs et aux exploitants habituels.

Des convois logistiques assurent l’approvisionnement en vivres et en matériel, tandis que certaines routes menant à la Kibira ont été réhabilitées pour faciliter les opérations militaires.

Par crainte d’une détérioration de la situation sécuritaire, certains habitants quittent déjà leurs collines pour se réfugier dans d’autres communes, affirmant qu’ils ne reviendront qu’après le départ des militaires.

Les autorités tentent de rassurer

Aucune communication officielle détaillée n’a été faite par l’administration communale de Bukinanyana sur la nature exacte des opérations. Des responsables militaires évoquent toutefois des exercices de routine visant à renforcer la sécurité des frontières et la protection de la Kibira.

Interrogés sur la présence présumée de groupes armés étrangers, certains responsables renvoient vers le porte-parole de l’armée burundaise, qui n’a pas encore réagi.

En attendant des éclaircissements officiels, le climat demeure tendu dans cette région stratégique du nord-ouest du pays, dans un contexte régional marqué par de fortes tensions.

Un contexte régional explosif

Ces exercices se déroulent dans un climat très tendu à l’est de la République démocratique du Congo. Dans cette région, l’armée burundaise combat aux côtés des FARDC, l’armée loyaliste congolaise, et des milices Wazalendo soutenues par Kinshasa. Ces forces affrontent notamment le M23 et ses alliés, dans un environnement marqué par des rivalités militaires, politiques et communautaires.

Le M23, une ancienne rébellion majoritairement tutsi ayant repris les armes fin 2021, est aujourd’hui affilié à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la RDC. La coalition plaide pour l’instauration d’un État fédéral en RDC et contrôle plusieurs zones stratégiques dans l’est du pays, notamment les villes de Goma et Bukavu, ainsi que des sites miniers importants comme Rubaya, l’un des principaux gisements de coltan au monde.

Le général-major Ignace Sibomana, responsable de la Force de réserve et d’appui au développement (FRAD), et le colonel Grégoire Rivuzimana, aide de camp du chef d’état-major général de l’armée burundaise, le général Prime Niyongabo, lors d’une opération de sécurisation des déplacements d’officiels congolais dans le Sud-Kivu, en septembre 2025. ©SOS Médias Burundi
Le général-major Ignace Sibomana, responsable de la Force de réserve et d’appui au développement (FRAD), et le colonel Grégoire Rivuzimana, aide de camp du chef d’état-major général de l’armée burundaise, le général Prime Niyongabo, lors d’une opération de sécurisation des déplacements d’officiels congolais dans le Sud-Kivu, en septembre 2025, en lien avec des activités de formation et de coordination militaire. ©SOS Médias Burundi

Sur le plan militaire, un rapport interne du ministère congolais de l’Intérieur et de la Sécurité consulté par SOS Médias Burundi en décembre 2025 indique que la Force de Défense Nationale du Burundi (FDNB) a déployé plus de 29 000 soldats dans l’est de la RDC entre août 2022 et décembre 2025, dans le cadre d’une coopération sécuritaire avec Kinshasa.

Les tensions entre la RDC, le Rwanda et le Burundi alimentent également l’instabilité. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23, ce que le Rwanda dément, tandis que Kigali accuse à son tour la RDC et le Burundi de soutenir les FDLR.

Malgré ces divergences, un rapport du Groupe d’experts des Nations unies publié en décembre 2025 affirme la présence de 5 000 à 7 000 militaires rwandais aux côtés des combattants du M23 dans l’est de la RDC.

Les initiatives diplomatiques peinent à stabiliser durablement la situation. Un accord signé à Washington le 4 décembre 2025 entre la RDC et le Rwanda, sous médiation américaine, visait à réduire les tensions et à renforcer la coopération sécuritaire. Le Burundi a participé à cet accord en qualité d’observateur, représenté par le président Évariste Ndayishimiye.

Enfin, la crise sécuritaire a également des répercussions humanitaires. Le Burundi a accueilli à lui seul plus de 100 000 réfugiés congolais entre décembre 2025 et janvier 2026, en plus de plus de 70 000 arrivés au cours de l’année 2025. Cet afflux massif accentue la pression sur les ressources locales, les infrastructures d’accueil et les capacités des communautés hôtes.

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Photo : une partie de la Kibira où se déroulent les opérations militaires et mouvements de troupes dans un contexte de tensions régionales. © SOS Médias Burundi

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