Muyinga : la prière présidentielle éclipsée par le racket et la mobilisation forcée
SOS Médias Burundi
Muyinga,19 juin 2026 – Présentée comme un grand rendez-vous de foi et de reconnaissance envers Dieu, la prière présidentielle organisée à Muyinga, dans la province de Buhumuza au nord-est du Burundi, est au cœur d’une vive polémique. Des citoyens, des fonctionnaires, des commerçants et même des membres du CNDD-FDD, le parti au pouvoir, dénoncent des cotisations imposées, des pressions à la participation et une mobilisation qu’ils assimilent à une forme de contrainte collective. Dans un contexte de crise économique persistante, l’événement suscite frustrations, colère et incompréhension dans plusieurs régions du pays.
Depuis l’annonce de la tenue de la prière présidentielle, une vaste campagne de mobilisation aurait été menée à travers les communes, les services publics, les établissements scolaires, les structures sanitaires et diverses organisations communautaires. Selon plusieurs sources contactées par SOS Médias Burundi, les consignes auraient été transmises essentiellement de manière verbale à travers les autorités administratives et politiques locales.
D’après les informations recueillies, les ménages ruraux auraient été appelés à verser 2 000 francs burundais chacun. Les enseignants et autres fonctionnaires de base auraient été sollicités à hauteur de 5 000 francs burundais par personne. Les directeurs d’écoles, responsables administratifs et certains cadres des services publics auraient contribué entre 10 000 et 20 000 francs burundais.
Les commerçants, opérateurs économiques ainsi que certains détenteurs d’ordonnances ministérielles auraient été appelés à verser entre 50 000 et 100 000 francs burundais, voire davantage selon leurs capacités financières. Plusieurs institutions publiques, notamment des hôpitaux et des établissements scolaires, auraient également participé aux collectes.
Un fardeau dans un contexte de crise économique
Ces contributions interviennent alors que de nombreux Burundais font face à une dégradation continue de leurs conditions de vie. La hausse du coût de la vie, les pénuries récurrentes de carburant et de produits de première nécessité, ainsi que la baisse du pouvoir d’achat pèsent lourdement sur les ménages.
« Beaucoup de familles n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Lorsqu’on leur demande encore de contribuer pour ce genre d’activité, cela devient une charge supplémentaire difficile à supporter », témoigne un habitant de l’est du pays.
Selon plusieurs sources, le mécontentement ne touche pas uniquement les citoyens ordinaires. Des membres du CNDD-FDD, le parti au pouvoir, auraient également exprimé leur frustration face aux montants exigés et aux dépenses liées aux déplacements vers Muyinga.
« Même parmi les Bagumyabanga, nom attribué aux militants du CNDD-FDD, certains estiment que les contributions demandées dépassent ce que les gens peuvent supporter actuellement », affirme une source locale.

Les enfants du chef de l’État chantent et dansent lors de la cérémonie. © DR/SOS Médias Burundi
Une participation difficilement évitable
Outre les cotisations financières, plusieurs catégories sociales auraient été fortement mobilisées pour participer aux cérémonies. Des enseignants, des fonctionnaires, des commerçants, des responsables administratifs, des étudiants finalistes, des demandeurs d’emploi et des membres d’associations locales figureraient parmi les personnes appelées à rejoindre les délégations envoyées à Muyinga.
À Muyinga, un enseignant rencontré sur place décrit une pression implicite mais réelle.
« Aucun ordre écrit ne nous a été donné, mais tout le monde savait qu’il fallait être présent. Beaucoup ont préféré éviter tout problème avec leur hiérarchie », explique-t-il.
À Cankuzo, un agent communal affirme avoir participé malgré lui.
« On nous a demandé de contribuer et de nous organiser pour le déplacement. Ceux qui hésitaient étaient régulièrement rappelés à l’ordre », indique-t-il.
À Gisuru, un commerçant évoque un climat de contrainte.
« Quand on vous demande de donner, vous donnez. Refuser peut avoir des conséquences sur vos activités », soutient-il.
À Butaganzwa, un demandeur d’emploi affirme avoir subi des pressions collectives.
« Même dans les familles et les groupes locaux, ceux qui refusaient de participer étaient montrés du doigt », raconte-t-il.

Des participants en tenue uniforme se regroupent devant la permanence communale du CNDD-FDD avant d’entrer sur le site de la prière présidentielle. © DR/SOS Médias Burundi
Les pagnes de l’unité
Selon plusieurs participants, des pagnes fournis par la Présidence de la République ont été distribués aux personnes présentes afin de servir d’uniforme officiel durant les cérémonies.
Sur les lieux de l’événement, ces pagnes sont visibles en grand nombre et contribuent à l’image d’unité projetée par les organisateurs. Mais derrière cette démonstration de cohésion, plusieurs participants évoquent un profond malaise.
« Beaucoup sont venus davantage par obligation que par conviction », estime un participant ayant requis l’anonymat.
Silence et peur de témoigner
Plusieurs sources rapportent également que des mises en garde auraient été adressées aux personnes impliquées dans les collectes afin d’empêcher la diffusion de documents pouvant servir de preuves des contributions demandées.
Selon ces témoignages, listes de cotisations, relevés de collecte et autres documents internes auraient été conservés avec une extrême discrétion.
Ces affirmations n’ont toutefois pas pu être vérifiées de manière indépendante.
« Les gens en parlent entre eux, mais peu acceptent de témoigner publiquement. La peur reste présente », confie une source administrative.
Pour plusieurs observateurs, cette situation contribue à renforcer un climat de méfiance au sein des administrations et des communautés locales.

Le président Évariste Ndayishimiye et son épouse, assis au premier rang, saluent les participants de la main droite lors de la prière présidentielle. © DR/SOS Médias Burundi
Une prière dans un contexte politique et économique tendu
Cette croisade de prière organisée à Muyinga coïncide avec le sixième anniversaire du mandat du président Évariste Ndayishimiye. Au cours de cette période, le pays a été marqué par plusieurs défis économiques, notamment des pénuries récurrentes de carburant, de devises et de produits de première nécessité.
Plusieurs observateurs locaux et internationaux estiment que le Burundi traverse une phase économique particulièrement difficile, malgré les annonces régulières de relance et de redressement. Mais également, plusieurs organisations de défense des droits humains estiment que la situation globale du pays ne cesse de se détériorer. Elles évoquent notamment des cas d’assassinats ciblés, des enlèvements, des actes de torture ainsi que la découverte récurrente de corps sans vie dans différentes régions du pays, des cas de spoliation de biens, entre autres violations présumées des droits humains.
Clôture des cérémonies et persistance des critiques
Les cérémonies se sont clôturées ce vendredi dans une ambiance de ferveur religieuse. Toutefois, les critiques continuent de se multiplier dans plusieurs régions du pays. Cet épisode met en lumière les tensions persistantes entre discours d’unité nationale et réalités vécues sur le terrain, dans un contexte marqué par de fortes contraintes économiques et sociales.
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Photo : Des militaires présentent les honneurs lors de l’arrivée du président Évariste Ndayishimiye à la prière présidentielle. © DR/SOS Médias Burundi
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