Attaque des camps militaires de Bujumbura en décembre 2015 : des militants de droits humains et les familles de victimes exigent la vérité et réclament justice


Massacres1212

Massacres

Ce matin du 12 décembre 2015, un reporter de SOS Médias Burundi se rend dans les quartiers de la zone de Nyakabiga (au centre de Bujumbura). Après une vingtaine de minutes, il recense 22 cadavres de jeunes hommes jonchant les rues. Il croise de nombreux habitants en pleur et en fuite devant l’horreur. Lui-même décide alors de cesser son macabre décompte.

Des cadavres de jeunes dans la zone de Nyakabiga

Mais avec d’autres journalistes dont ceux de BBC, Reuters et La Croix (France), il se rend dans le sud de la ville, zone de Musaga. Devant l’Institut Supérieur des Cadres Militaires ISCAM, il aperçoit au moins 9 corps allongés dans un véhicule des services de la Mairie. Dans le quartier de Kinanira (même zone), plusieurs familles déclarent avoir perdu des jeunes gens « tués à bout portant » par des individus en uniforme de la police et de l’armée.

Témoignages

Quatre ans après, John* ayant participé à l’une des attaques se souvient : « On avait constitué deux groupes, un pour récupérer les armes et un autre pour couvrir le premier. Moi, j’étais parmi ceux qui devaient récupérer des armes ». Et de poursuivre : « On y est allé, on s’est servi. Quand on y est retourné, des militaires arrivés en nombre du camp de Muha nous ont encerclés. Aidés de militaires de l’ISCAM et de paras, ils ont ouvert le feu. C’est à cet instant que mes amis sont tombés comme des mouches », raconte avec force et détails ce jeune du quartier de Musaga. Et qui ignore encore d’où les ordres d’attaquer les camps étaient venus.

« Très tôt ce matin-là, des tirs ont retenti près de ma parcelle », se souvient Jeannette. « Les voisins ont pris la fuite et mes deux fils les ont suivis. Mais ils ont été arrêtés par des types en uniforme. C’était tout près de la maison, je n’ai jamais revu mes enfants », lâche-t-elle dévastée.

Un corps d’un jeune à Nyakabiga

Quelque temps après, Jeannette a appris que les siens avaient été tués le jour-même des attaques et des représailles. Pour cette maman, les nuits n’ont jamais cessé d’être remplies de cauchemars. « Chaque fois que je m’endors, je vois mes deux fils qui me parlent. J’espère que je les reverrai un jour », soupire-t-elle, le regard vide.

Clovis* un jeune de Musaga, se rappelle de cette nuit terrible durant laquelle il a perdu quatre de ses proches. « Vers 6 heures, je suis sorti et j’ai vu les corps de Patrick, Abdoul, Aimé et Claude. Ils étaient allongés à même le sol, je ne pourrai jamais oublier ça, c’est gravé dans ma tête comme des fantômes qui n’arrêtent pas de surgir », raconte-t-il encore effrayé comme si c’était hier.

Des rescapés comme Amandin* (la trentaine, en exil) affirme que de nombreuses personnes ont été exécutées juste après avoir été arrêtées par les forces de l’ordre, la police et l’armée.

 Des sévices et tortures par centaines

 « Les 11 et 12 décembre 2015 sont pour moi des journées noires, maléfiques », commente-t-il. « Je m’étais réfugié à Musaga, j’y ai été arrêté et conduit au service de renseignements, la Documentation. Ils m’avaient accusé d’être un des rebelles derrière l’attaque des camps. Dans cet endroit, j’ai vécu l’abominable. Je suis passé très près de la mort. J’ai subi des séances de torture que je ne peux même pas vous raconter, tellement cela me remue, tellement ma chaire a été éprouvée », prévient l’ex-contestataire du régime de Pierre Nkurunziza.

Des proches d’un jeune tué dans sa chambre à la huitième avenue du quartier un à Nyakabiga

Comme par miracle, le jeune homme est parvenu à s’extirper de l’enfer alors que beaucoup de ses amis ont été tués un à un. « La cellule de détention dans laquelle nous nous trouvions a été transformée en abattoir », dénonce-t-il. « Nous étions une bonne dizaine, nous avions de 27 à 35 ans, nous ne sommes que deux à avoir survécu. Les autres ont été assassinés les uns après les autres », se désole-t-il.

 Des massacres et exactions sous-estimés

 Les militants des droits humains dont le président de l’ONG locale FOCODE, Pacifique Nininahazwe reconnaît qu’il est très difficile d’obtenir des chiffres sur les personnes tuées les 11 et 12 décembre 2015.  « Il y a eu beaucoup de chiffres avancés, certains ont parlé ds 300 personnes tuées. L’armée a d’abord reconnu avoir maîtrisé l’attaque en précisant que les combats s’étaient soldés par la mort de 12 personnes », précise l’activiste avant de signaler que de nombreux cadavres avaient été découverts (le matin-même des attaques) dans les quartiers de Bujumbura, l’armée évoquant alors 87 morts.

 « Que la justice passe »

 L’activiste parle de crimes odieux. « Il s’agit d’exécutions extrajudiciaires et d’assassinats de beaucoup de jeunes dans les quartiers contestataires contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. A ces assassinats et exécutions s’ajoutent aussi des cas de viol de jeunes filles », poursuit-il.

M. Nininahazwe donne plusieurs exemples de jeunes arrêtés et dont les photos ont circulé sur les réseaux sociaux avant que ces derniers ne disparaissent. FOCODE a réalisé des enquêtes avec le soutien de la campagne « Ndondeza » se chargeant des disparitions forcées. Il cite le sort réservé à des jeunes pris en otage après l’attaque du camp de Mujejuru à Mugongo-Manga.

Un véhicule de la Mairie transporte des corps de jeunes retrouvés dans les rues

« Ils ont été arrêtés et conduits à Ijenda dans un cachot de la police. Ensuite, ils ont été sortis du cachot par un officier de l’armée. On les a retrouvés sans vie le lendemain à Kanyunya (commune de Mukike)», accuse l’activiste. Le procureur général de l’époque Valentin Bagorikunda avait dit que « sept combattants avaient été tués dans des circonstances non élucidées» tout en précisant que «deux informations judiciaires visant un officier de police et un autre de l’armée avaient été ouvertes». Plus rien, n’a été communiqué depuis à propos de ces dossiers.

Amnesty International avait alors évoqué l’existence de fosses communes, ce qu’une commission mise en place par le procureur avait nié.

John* pense aujourd’hui que les attaques des camps ont causé l’échec de la « révolution », selon son expression. « De nombreux jeunes, après avoir été torturés ont tout avoué. Ils ont révélé l’existence de caches d’armes et les identités de personnes impliquées dans la lutte, y compris des militaires et policiers », détaille-t-il. Et d’assurer : « L’armée et la police ont assiégé notre zone. Elles ont commencé à enlever un à un les gens. Ceux qui n’ont pas été arrêtés ont dû fuir le pays, voire se rendre. ». Et enfin de prononcer : « A moins d’un miracle, je ne pense pas qu’il y aura une autre révolution semblable à celle de 2015 ».