Kobero, la frontière de la honte : humiliations, extorsions et silence officiel face au calvaire des Congolais

Kobero, la frontière de la honte : humiliations, extorsions et silence officiel face au calvaire des Congolais

SOS Médias Burundi

Muyinga, 12 novembre 2025 –À la frontière burundo-tanzanienne de Kobero, des ressortissants congolais racontent des scènes d’humiliation, d’extorsion et de traitements dégradants infligés par certains agents burundais. Entre refoulements arbitraires, amendes illégales et propos discriminatoires, les témoignages se multiplient, illustrant un système abusif et une indifférence inquiétante des autorités.

Des voyageurs traités comme des suspects

Depuis plusieurs semaines, des Congolais fuyant la guerre ou voyageant depuis les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu décrivent un véritable calvaire. Ces régions sont en partie passées sous le contrôle des rebelles du M23, soutenus par le Rwanda selon les experts onusiens, ce que Kigali dément.
Face à eux, les forces congolaises s’appuient sur les milices locales Wazalendo, entretenues par Kinshasa et la Force de Défense nationale du Burundi (FDNB).

À Kobero, plusieurs témoignages font état d’insultes, de longues heures de rétention et d’extorsions imposées par certains agents frontaliers.

« À la frontière de Kobero, on m’a demandé de payer 100 dollars américains, soit environ 700 000 francs burundais, juste pour qu’on appose un cachet sur mon passeport », raconte Mulume, originaire de Bukavu, l’ancienne capitale du Sud-Kivu, désormais sous contrôle du M23.
« Quand j’ai demandé pourquoi, un agent m’a répondu : Les Congolais ont des dollars, et en plus tu viens d’une zone des rebelles. »
« J’ai essayé de discuter, mais ils ont refusé. Après dix heures d’attente, j’ai dû appeler ma famille à Bujumbura pour qu’on m’envoie l’argent. »

Des abus répétés et un silence dérangeant

Ces pratiques seraient loin d’être isolées. Plusieurs voyageurs dénoncent les agissements d’un colonel de police, responsable en chef du poste frontalier de Kobero, accusé de refoulements arbitraires et de maltraitances verbales et physiques à l’encontre des Congolais.

La situation ne semble guère meilleure à Bujumbura, la capitale économique, où plusieurs Congolais ont récemment été arrêtés, emprisonnés et parfois expulsés vers la frontière de Kavimvira, entre Bujumbura et Uvira, devenue chef-lieu du Sud-Kivu après la chute de Bukavu.

« J’ai été arrêté lors d’une vague de contrôles. On m’a reproché de ne pas être en ordre avec le cahier de ménage », témoigne un ressortissant congolais du quartier Cibitoke.
« Pour être libéré, j’ai dû payer 250 000 francs burundais. C’était ça ou rester en prison. »
« D’autres compatriotes, détenteurs de passeports ou de documents de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL), ont été expulsés parce que leurs visas avaient expiré depuis plus de trois mois », ajoute-t-il.

Des victimes d’une guerre qu’elles n’ont pas choisie

Même les Congolais disposant de documents officiels ne sont pas épargnés. Tumusifu, venu de Goma, la plus grande ville de l’Est du Congo et capitale du Nord-Kivu, aussi sous contrôle du M23, raconte son périple :

« Je voulais me rendre à Bujumbura pour un deuil dans la famille de ma femme. Comme j’avais compris que les autorités burundaises refusent souvent les documents venant des zones sous contrôle du M23, j’ai fait un long détour par l’Ouganda pour obtenir un sauf-conduit auprès de l’ambassade de la RDC à Kampala. »
« Arrivé à Kobero, on m’a encore demandé 100 000 francs burundais pour qu’on vise mon document. Sans cela, on me disait que je ne pouvais pas entrer. »

L’appel du Dr Kitumaini : « Restaurer la dignité des Congolais humiliés »

Dans une déclaration publiée le 8 novembre 2025 à Bukavu, le Dr Kitumaini Munyahali John, médecin chirurgien et enseignant-chercheur à l’Université Évangélique en Afrique (UEA), a exprimé sa compassion et son indignation face à ces traitements qu’il qualifie de « contraires à toute forme d’humanité, de fraternité et de solidarité africaine ».

« Vivre sous le contrôle du M23 ne fait pas d’un citoyen congolais un rebelle », insiste-t-il.
« Ce sont des victimes, des déplacés, des innocents pris en otage par une guerre qu’ils n’ont ni voulue ni provoquée. »

Le Dr Kitumaini Munyahali John s’exprime lors d’un meeting politique dans le Sud-Kivu en juillet 2023. Il a depuis écrit une déclaration dénonçant les humiliations subies par les Congolais aux frontières.©DR / SOS Médias Burundi

Le Dr Kitumaini appelle :

les parlementaires congolais à élever la voix pour leurs électeurs humiliés ;

le gouvernement de la RDC à entreprendre des démarches diplomatiques fermes auprès des autorités burundaises ;

et le président de la République à faire de la protection des Congolais une priorité nationale.

Il conclut par un message d’unité et d’espérance :

« Être originaire de l’Est ne doit pas être un malheur ni une honte. »
« La dignité congolaise est une et indivisible. »
« J’appelle à la solidarité, à la compassion et à l’action concrète pour restaurer la justice et la dignité de nos compatriotes oubliés. »

Un appel à la responsabilité régionale

Alors que les tensions persistent dans la région des Grands Lacs et que les flux de réfugiés congolais vers les pays voisins – notamment le Burundi – s’intensifient, cette déclaration sonne à la fois comme un cri du cœur et un avertissement moral.

Les regards sont désormais tournés vers Kinshasa et Gitega, dans l’attente d’une réaction diplomatique et d’une enquête sérieuse sur les pratiques à la frontière de Kobero.

Mais dans un contexte de relations tendues entre Gitega et Kigali, des sources sécuritaires ayant requis l’anonymat ont confié à SOS Médias Burundi que les autorités burundaises craignent des infiltrations de malfaiteurs ou de rebelles affiliés au Rwanda ou au M23, transitant par le poste-frontière de Kobero, jugé moins suspect.
Ces inquiétudes s’inscrivent dans un cadre historique : les frontières terrestres avec le Rwanda sont fermées depuis janvier 2024, sur fond d’accusations selon lesquelles Kigali entretiendrait des groupes armés hostiles à Gitega et des putschistes impliqués dans la tentative de coup d’État de 2015 au Burundi.

_____________________________________________
Photo : la frontière de Kobero où plusieurs voyageurs sont refoulés pour des passeports cachetés par le M23 © SOS Médias Burundi

Previous Photo de la semaine-Minembwe : manifestation contre l’armée burundaise
Next Gitega et Makamba : des cadavres retrouvés presque chaque jour, la population vit dans la peur

You might also like

Société

Burundi : les Imbonerakure de nouveau mis à l’honneur et sollicités

Le président burudais a loué samedi le rôle des Imbonerakure (membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti au pouvoir) dans la sécurisation des frontières de son pays.

Société

RDC: la CENCO et l’ECC demandent à la justice de se saisir des dénonciations sur les irrégularités électorales

Ce jeudi, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) a conjointement avec l’Église du Christ au Congo, signé une déclaration par rapport aux élections du 20 décembre dernier en RDC.

Société

Kirundo : deux motards incarcérés depuis jeudi soir

Deux chauffeurs de taxi-moto ont été arrêtés jeudi après-midi par des agents de la police sous l’ordre du commissaire de police judiciaire de Kirundo (nord du Burundi). L’ un est