RDC : les FARDC suspendent le général Sylvain Ekenge pour des propos jugés haineux envers les femmes tutsi

RDC : les FARDC suspendent le général Sylvain Ekenge pour des propos jugés haineux envers les femmes tutsi

SOS Médias Burundi

Bukavu, 29 décembre 2025 — Dans un communiqué officiel rendu public ce dimanche, signé par le chef d’état-major général des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), le lieutenant-général Jules Mbanza Mwilambwe, l’armée congolaise a annoncé la suspension du général-major Sylvain Ekenge, jusque-là porte-parole des FARDC.

Cette décision fait suite à des propos jugés haineux et discriminatoires, tenus le samedi 27 décembre 2025 lors de son intervention sur les antennes de la Radio-Télévision nationale congolaise (RTNC). Selon l’état-major, ces déclarations portaient atteinte à la cohésion nationale et visaient explicitement les femmes de la communauté tutsi, évoquant une supposée « suprématie » exercée par le biais des naissances.

Lors de cette intervention, le général Ekenge a notamment affirmé que « lorsque vous épousez aujourd’hui une femme tutsi, il faut faire attention », suggérant un prétendu stratagème démographique. Il a également évoqué des allégations de manipulation par les liens familiaux ou matrimoniaux, insinuant que les femmes tutsi pourraient être utilisées pour transmettre des informations ou renforcer une forme d’influence étrangère.

L’armée précise que cette suspension constitue une mesure conservatoire, prise en attendant d’éventuelles sanctions disciplinaires supplémentaires, et souligne que ces propos ne reflètent ni la position officielle des FARDC, ni celle du gouvernement congolais.

Discours de haine : une inquiétude largement partagée

Les déclarations du général Ekenge ont suscité une vive indignation en RDC et à l’international. Des responsables politiques, des organisations de la société civile, des défenseurs des droits humains ainsi que des diplomates étrangers ont dénoncé un discours de haine et un appel à la stigmatisation, jugés potentiellement dangereux dans un contexte marqué par de fortes tensions ethniques.

À Goma, des femmes Tutsis et non-Tutsis descendent dans la rue pour dénoncer les violences et l’impunité dans l’est de la RDC. ©SOS Médias Burundi
À Goma, des femmes Tutsis et non-Tutsis descendent dans la rue pour dénoncer les violences et l’impunité dans l’est de la RDC. ©SOS Médias Burundi

Dans ce climat, le cas du député national Justin Bitakwira, élu de la circonscription d’Uvira dans l’est du pays, est régulièrement cité. Ce dernier est sous sanctions européennes, notamment pour des propos similaires à caractère haineux et stigmatisant à l’encontre de la communauté tutsi.

Des violences documentées dans l’est du pays

En RDC, les messages de haine contre les Tutsis ont déjà eu des conséquences dramatiques. Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des civils — mais aussi des officiers de l’armée régulière — ont été tués, brûlés, lapidés, voire mutilés ou livrés à des actes de barbarie, pour le seul fait d’être Tutsi ou rwandophones.

Le président Félix Tshisekedi a, à plusieurs reprises, condamné publiquement ces actes, les qualifiant d’inacceptables et contraires aux valeurs de la République. Toutefois, sur le terrain, les inquiétudes persistent au sein des forces de défense, notamment après l’arrestation ou la mise à l’écart de plusieurs officiers supérieurs tutsi, parmi lesquels les généraux Jonas Padiri et Éric Ruhorimbere.

En septembre dernier, des miliciens Wazalendo, soutenus par Kinshasa, ainsi qu’une partie de la société civile locale, s’étaient opposés à la nomination du général tutsi Olivier Gasita comme commandant de la 33ᵉ région militaire à Uvira, avant que ce dernier ne soit muté ailleurs. Cet épisode a ravivé les craintes de discriminations ethniques au sein de l’appareil sécuritaire.

Un contexte sécuritaire explosif à l’est du Congo

Les propos du général Ekenge interviennent dans un contexte déjà extrêmement tendu, où les rebelles du M23 affrontent les FARDC, appuyées par des troupes burundaises et les milices Wazalendo soutenues par Kinshasa.

Réactivé en 2021, le M23, majoritairement composé de Tutsis congolais, contrôle aujourd’hui plusieurs territoires stratégiques dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, y compris les chefs-lieux Goma et Bukavu depuis début 2025, ainsi que des sites miniers cruciaux. Parmi eux, le gisement de Rubaya à Masisi (Nord-Kivu), l’un des plus grands au monde de coltan, fournit une part significative du tantale utilisé dans l’industrie électronique et les nouvelles technologies.

Malgré les démentis répétés de Kigali, un rapport des experts des Nations unies, qualifié « d’imposture » par les autorités rwandaises, affirme la présence de 5 000 à 7 000 militaires rwandais aux côtés des combattants de l’AFC/M23.

Le M23 est désormais affilié à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), qui plaide pour l’instauration d’un État fédéral en RDC.

Depuis début décembre, les rebelles ont enregistré des avancées spectaculaires dans le Sud-Kivu, s’emparant de plusieurs localités stratégiques, dont la ville d’Uvira, située à quelques kilomètres de Bujumbura, la capitale économique du Burundi.

Les combats se poursuivent malgré l’accord de Washington, signé le 4 décembre 2025 entre la RDC et le Rwanda sous médiation américaine. Le Burundi y a pris part en tant qu’observateur, représenté par le président Évariste Ndayishimiye. Face aux avancées du M23 dans la plaine de la Rusizi, le Burundi a récemment rapatrié une grande partie de ses troupes, déployées depuis mars 2023, pour appuyer les FARDC et les milices Wazalendo alliées au gouvernement congolais.

Une société fracturée par les manipulations politiques

La RDC compte environ 450 tribus ou groupes ethniques. Pourtant, une partie de la population congolaise, manipulée par des discours politiques, continue de considérer les Tutsis congolais comme des étrangers ayant « envahi » le pays.

Lors de la manifestation du lundi 8 septembre à Uvira, un homme brandit une pancarte appelant le général Gasita, en raison de son appartenance à la communauté tutsi, à quitter la ville. Plusieurs participants ont été tués ou blessés lors des affrontements avec les FARDC. ©DR
Lors de la manifestation du lundi 8 septembre à Uvira, un homme brandit une pancarte appelant le général Gasita, en raison de son appartenance à la communauté tutsi, à quitter la ville. Plusieurs participants ont été tués ou blessés lors des affrontements avec les FARDC. ©DR

Pour Maître Bernard Maingain, membre du collectif d’avocats en charge de la défense des parties civiles issues des communautés Banyamulenge, Tutsi congolais et Hema, la situation est alarmante :

« Il y a une situation atroce qui prend les allures d’une épuration ethnique, voire d’un génocide. »

Il ajoute :

« Dans quelques dizaines d’années, si l’on continue comme ça, on va créer, comme au temps de l’Amérique du Nord avec les Indiens, des réserves de Tutsi à l’est du Congo. »

Dans ce contexte de tensions ethniques exacerbées et de combats acharnés à l’est de la RDC, la suspension du général Sylvain Ekenge illustre à la fois la fragilité de la cohésion nationale et les risques que font peser les discours de haine sur la sécurité des civils et des militaires tutsi. Tandis que le M23 poursuit ses avancées territoriales et le contrôle de sites miniers stratégiques, et que les troupes burundaises se replient, la question de la stabilité régionale reste plus que jamais au cœur des préoccupations humanitaires et politiques.

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Photo : le général-major Sylvain Ekenge, porte-parole des FARDC lors de la présentation des prévenus complices des M23 et le Rwanda arrêtés à Goma et transférés manu militari à Kinshasa. © Radio Okapi/Ph. Paul Matendo

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