RDC : Kinshasa ferme les universités de Goma et Bukavu, Mukwege alerte sur un « épistémicide lent »

RDC : Kinshasa ferme les universités de Goma et Bukavu, Mukwege alerte sur un « épistémicide lent »

SOS Médias Burundi

Goma, 27 août 202 — Le gouvernement congolais a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques dans plusieurs établissements publics d’enseignement supérieur et universitaire à Goma, au Nord-Kivu, et à Bukavu, au Sud-Kivu. La décision intervient dans un contexte de crise sécuritaire et de rivalité institutionnelle avec la coalition politico-militaire AFC-M23, qui contrôle les deux villes. Elle suscite de vives réactions, notamment de la part du prix Nobel de la paix Denis Mukwege.

Les activités académiques sont suspendues pour l’année 2026-2027 dans onze établissements publics d’enseignement supérieur et universitaire des deux villes. La mesure a été prise par la ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et des Innovations, Marie-Thérèse Sombo.

Dans un arrêté signé le 20 août, la ministre évoque une situation sécuritaire jugée particulièrement préoccupante et affirme vouloir préserver la régularité des cursus ainsi que la valeur des titres académiques délivrés par la République démocratique du Congo.

La suspension concerne notamment les inscriptions et réinscriptions, les enseignements, les évaluations, les délibérations et tout autre acte académique susceptible d’aboutir à la délivrance d’un titre au cours de l’année 2026-2027.

Onze établissements concernés

À Goma, la mesure concerne notamment l’Université de Goma (UOG), l’Institut supérieur de commerce de Goma (ISC-Goma), l’Institut supérieur des techniques médicales de Goma (ISTM-Goma), l’Institut supérieur des techniques appliquées (ISTA) et l’Institut supérieur pédagogique (ISP-Goma).

À Bukavu, elle touche notamment l’Université officielle de Bukavu (UOB), l’ISC-Bukavu, l’ISTM-Bukavu, l’ISP-Bukavu, l’Institut supérieur de développement rural (ISDR-Bukavu) et l’Institut supérieur des arts et métiers (ISAM-Bukavu).

La ministre insiste également sur la nécessité d’empêcher que des actes académiques soient accomplis « hors du cadre légal et institutionnel » de la RDC.

L’AFC-M23 contrôle Goma et Bukavu

La coalition politico-militaire AFC-M23 a pris le contrôle de Goma en janvier 2025 et de Bukavu en février 2025. Elle a depuis installé une administration parallèle dans plusieurs autres zones stratégiques des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu et continue d’étendre son contrôle territorial.

Dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la RDC, l’AFC-M23 est accusée par les autorités congolaises d’être soutenue par le Rwanda.

Kigali dément ces accusations, malgré plusieurs rapports des Nations unies faisant état de la présence de militaires rwandais aux côtés du mouvement.

De son côté, le Rwanda accuse la République démocratique du Congo et le Burundi de soutenir les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.

Cette guerre d’accusations entre les différents acteurs régionaux continue d’alimenter la crise dans l’est de la RDC.

Des responsables politiques de l’AFC-M23 lors d’une sortie dans la ville de Goma, où se trouve le quartier général de la coalition politico-militaire. Le gouvernement congolais a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques dans plusieurs établissements publics d’enseignement supérieur et universitaire de Goma et Bukavu, sur fond de crise sécuritaire.  © SOS Médias Burundi

Une exception pour les finalistes

Les étudiants finalistes de l’année académique 2025-2026 bénéficient toutefois d’un régime particulier.

Ceux dont le cursus n’a pas pu être achevé peuvent présenter leurs évaluations et accomplir les activités nécessaires à la fin de leur formation dans d’autres établissements d’enseignement supérieur, publics ou privés, légalement reconnus par la RDC.

Pour les autres étudiants, aucune date de reprise n’a été annoncée.

Cette situation suscite des inquiétudes parmi les étudiants, notamment ceux qui ne disposent pas de moyens financiers suffisants pour se déplacer vers d’autres villes et y poursuivre leurs études.

L’AFC-M23 dénonce une « punition collective »

L’AFC-M23 a vivement réagi à la décision de Kinshasa.

Dans un communiqué publié le 26 août, le mouvement affirme avoir appris « avec indignation » la suspension des activités académiques. Il rejette notamment l’argument sécuritaire avancé par le gouvernement congolais et affirme que les zones qu’il administre connaissent une situation de stabilité et de sécurité.

Pour l’AFC-M23, la décision risque de compromettre l’avenir de milliers de jeunes du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Le mouvement estime que l’éducation doit être maintenue à l’écart des affrontements politiques et militaires.

Il dénonce également ce qu’il qualifie de « punition collective » contre les populations vivant dans les territoires sous son administration.

Cette réaction intervient alors que Kinshasa et l’AFC-M23 sont engagés dans des processus diplomatiques visant à mettre fin au conflit dans l’est de la RDC.

Denis Mukwege dénonce un « épistémicide lent »

La décision de Kinshasa a également suscité la réaction de Denis Mukwege, médecin gynécologue congolais, prix Nobel de la paix 2018 et candidat malheureux à l’élection présidentielle congolaise de 2023.

Dans une déclaration datée du 26 août et intitulée « L’éducation de nos jeunes est sacrée et non négociable », Denis Mukwege condamne à la fois les nominations de nouvelles autorités académiques par l’AFC-M23 dans les zones qu’il qualifie d’occupées et la suspension des activités académiques décidée par Kinshasa.

Il estime que la fermeture des universités vient « resserrer l’étau » sur les populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, déjà affectées, selon lui, par la fermeture des aéroports, des banques, les restrictions de l’aide humanitaire et les limitations des mouvements de population.

Denis Mukwege affirme que l’avenir de la jeunesse congolaise ne peut être sacrifié dans le cadre du conflit.

Le prix Nobel de la paix dit craindre qu’après ce qu’il qualifie de « génocide silencieux », le pays ne soit désormais confronté à un « épistémicide lent », qu’il décrit comme une menace pour les savoirs, la capacité à penser, à rechercher et à produire de la connaissance.

Il appelle ainsi les acteurs impliqués dans la recherche d’une solution à la crise à faire de l’éducation une priorité absolue.

Denis Mukwege demande également la fin de l’instrumentalisation et de l’ingérence des militaires dans la gestion des établissements scolaires et universitaires, ainsi que la reprise sécurisée des cours partout en RDC, y compris dans les zones contrôlées par l’AFC-M23.

Francine Muyumba appelle Kinshasa à revenir sur sa décision

L’ancienne sénatrice congolaise Francine Muyumba appelle également le gouvernement de Kinshasa à revenir sur sa décision.

Selon elle, l’éducation ne devrait pas devenir une victime supplémentaire du conflit.

«« On ne combat pas les conséquences de la guerre en sacrifiant l’éducation de ceux qui la subissent déjà », estime-t-elle.»

Pour l’ancienne sénatrice, la suspension des activités académiques risque d’aggraver les difficultés des étudiants de Goma et de Bukavu, dans une région déjà affectée par plusieurs années de conflit.

Des étudiants face à une nouvelle incertitude

Dans les deux villes, la décision soulève donc des interrogations sur l’avenir universitaire de milliers d’étudiants.

Certains pourraient tenter de poursuivre leur formation dans d’autres régions de la RDC sous contrôle du gouvernement central. Mais un tel déplacement implique des coûts importants liés au transport, au logement et à la vie quotidienne.

Pour d’autres, la suspension pourrait entraîner une interruption prolongée de leur parcours académique.

Au-delà des cours, la controverse porte désormais sur le contrôle des institutions publiques dans les territoires administrés par l’AFC-M23 et sur la reconnaissance des actes et diplômes délivrés dans ces zones.

Aucune date de reprise n’a pour l’heure été fixée. La ministre affirme que l’évolution de la situation sécuritaire sera suivie afin de déterminer les conditions permettant une éventuelle réouverture des établissements concernés.

À Goma comme à Bukavu, la suspension des activités universitaires apparaît ainsi comme une nouvelle conséquence directe du conflit. Pour Kinshasa, la priorité est de préserver la sécurité et le cadre légal de l’enseignement supérieur. Pour les étudiants, les enseignants et plusieurs responsables politiques, l’enjeu est désormais d’éviter que la crise sécuritaire ne se transforme en rupture durable de l’éducation et de l’avenir de toute une génération.

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Photo : Des étudiantes et étudiants de la ville de Goma lors d’une cérémonie de collation des grades académiques. Le gouvernement congolais a suspendu, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques dans plusieurs établissements publics d’enseignement supérieur et universitaire de Goma et Bukavu, sur fond de crise sécuritaire.  © SOS Médias Burundi

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