Burundi : le pouvoir expose 13 présumés espions et désigne les Banyamulenge à la vindicte
SOS Médias Burundi
Bujumbura, 11 octobre 2026 — Les autorités burundaises ont présenté vendredi 9 octobre à des journalistes triés sur le volet 13 personnes, dont une majorité de réfugiés banyamulenge, accusées d’espionnage au profit du Rwanda et de groupes armés actifs dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Les suspects, parmi lesquels figurent plusieurs pasteurs, ont été montrés menottés dans les locaux du Service national de renseignement (SNR), à Bujumbura, la capitale économique du Burundi.
À cette occasion, le porte-parole du ministère en charge de la Sécurité, Pierre Nkurikiye, a appelé les Burundais à surveiller les Banyamulenge et à ne plus leur louer de maisons.
Selon les autorités, les 13 personnes, dont 11 hommes et deux femmes, étaient détenues depuis près d’un mois par le SNR. Elles sont accusées notamment d’espionnage au profit de l’ennemi, d’atteinte à la sécurité de l’État, d’usage de faux documents et d’atteinte à l’économie nationale.
Pierre Nkurikiye affirme que les suspects collaboraient avec des groupes armés actifs dans la région, notamment l’AFC/M23, Red-Tabara, un groupe armé burundais basé dans l’est de la RDC, et Twirwaneho, un groupe armé composé majoritairement de combattants issus de la minorité tutsi congolaise banyamulenge.
Les autorités accusent également certains suspects d’avoir utilisé des réseaux religieux pour faciliter la production et la circulation de faux documents. Des proches et des fidèles contestent ces accusations et dénoncent la mise en cause de leurs responsables religieux.
Des pasteurs parmi les personnes présentées
Mark Ntayoberwa, responsable de la Stone Evangelical Church, dont le siège burundais se trouve à Ngagara, dans le nord de Bujumbura, figure parmi les personnes présentées. Son Église dispose également de branches à Goma et à Bukavu, les chefs-lieux du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, contrôlés par l’AFC/M23 depuis le début de l’année 2025. Le fondateur de cette dénomination religieuse est installé à Goma, devenue le quartier général de l’AFC/M23.
Gédéon Nzayitegaho, pasteur de l’Église Carmel à Mutakura, à Bujumbura, figure également parmi les suspects. Son Église compte des branches à Ngozi, dans le nord du Burundi, à Ruyigi, dans l’est, à Fota, dans le centre, et à Rutana, dans le sud-est du pays.
Jalos Nkunda Kilaya, responsable de l’Église évangélique au pays des Grands Lacs (EEPGL), fait également partie des personnes présentées. Selon des témoins, il a été arrêté le 8 septembre à l’aéroport international de Bujumbura alors qu’il s’apprêtait à se rendre à Kigali, au Rwanda. Il aurait été en possession d’un passeport rwandais. Son épouse et un étudiant qui logeait chez lui ont été arrêtés dans les jours suivants, lors de recherches menées par les services de sécurité, notamment autour d’un téléphone.
Différentes sources le présentent comme un agent double. SOS Médias Burundi n’a pas pu vérifier cette allégation de manière indépendante.
Un proche de l’un des responsables religieux mis en cause rejette les accusations et estime que la présence de branches de ces Églises dans l’est de la RDC ne saurait justifier des soupçons d’espionnage.
« Nos Églises ne sont pas des lieux de politique. Les pasteurs qui ont été arrêtés n’ont rien à voir avec la politique. Les accuser d’espionnage simplement parce que leurs Églises ont des branches dans l’est du Congo reviendrait à considérer comme espions tous les pasteurs qui ont des fidèles à Goma. C’est injuste. Les Burundais qui représentent légalement nos Églises n’ont rien à voir avec la politique. Mais, simplement parce qu’ils sont Tutsi, on les associe à la politique et au Rwanda », dénonce cette source.
Un appel à surveiller les Banyamulenge
Lors de la présentation des suspects, Pierre Nkurikiye a appelé la population à surveiller les membres de la communauté banyamulenge et à refuser de leur louer des logements.
« Il faut surveiller leurs déplacements et ne plus leur louer de maisons, surtout ici à Bujumbura », a-t-il déclaré.
Ces propos suscitent des inquiétudes au sein de cette communauté, dont des membres ont fui les violences et l’insécurité dans l’est de la RDC pour chercher refuge au Burundi.
Un responsable communautaire, réfugié au Burundi depuis 2008, estime que les accusations doivent être examinées individuellement et dans le respect des droits des personnes concernées.
« Si une personne est soupçonnée, il faut des preuves et un procès transparent. On ne peut pas considérer toute une communauté comme suspecte. Aujourd’hui, les Banyamulenge vivent presque tous dans l’insécurité au Burundi à la suite des déclarations du porte-parole Pierre Nkurikiye. Nous avons fui l’insécurité au Congo pour trouver protection, mais voilà que, dans le pays qui devait nous protéger, ceux qui sont censés assurer notre sécurité nous font revivre la même insécurité que celle que nous avons fuie », déplore-t-il.
Il appelle le gouvernement burundais et la communauté internationale, en particulier le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), à prendre des mesures pour protéger les Banyamulenge.
« Si un Munyamulenge commet une faute, cela ne signifie pas que tous les Banyamulenge doivent en être victimes. Nous avons fui la discrimination et la haine, mais aujourd’hui, nous voyons au Burundi les mêmes phénomènes que ceux que nous avions fuis », ajoute-t-il.

Pierre Nkurikiye, porte-parole du ministère en charge de la Sécurité, au milieu de réfugiés Banyamulenge chassés de Gitega, le 8 octobre 2020. Ces derniers jours, plusieurs membres de cette communauté ont été interpellés à Bujumbura. © SOS Médias Burundi
Des présentations qui rappellent les années de répression
Depuis plusieurs semaines, les autorités burundaises multiplient les avertissements concernant de possibles attaques armées et infiltrations depuis l’est de la RDC, qu’elles attribuent à des groupes bénéficiant, selon elles, du soutien du Rwanda. Kigali rejette ces accusations.
Ces derniers jours, Pierre Nkurikiye a présenté à plusieurs reprises, dans les locaux du SNR, des personnes décrites comme des Burundais ou des ressortissants rwandais. Selon les autorités, certains auraient affirmé avoir été recrutés pour suivre une formation militaire avec l’aide du Rwanda en vue d’attaquer le Burundi.
Les journalistes conviés à ces présentations n’ont pas été autorisés à poser des questions susceptibles de permettre une vérification indépendante des déclarations attribuées aux personnes présentées.
Cette pratique rappelle les présentations publiques de détenus par la police et les services de renseignement burundais entre 2015 et 2017, après la tentative de coup d’État de mai 2015 contre le président Pierre Nkurunziza. Cette période a été marquée par une répression visant des personnes soupçonnées de soutenir l’opposition ou la rébellion armée, notamment dans certains quartiers de Bujumbura et dans l’ancienne province de Bujumbura.
D’anciens détenus ont par la suite affirmé que certaines confessions avaient été obtenues sous la torture ou sous la menace de mort. Dans ce contexte, la présentation de suspects menottés devant des journalistes, sans possibilité de les interroger librement, soulève des questions sur le respect de la présomption d’innocence et des garanties d’un procès équitable.
Des réfugiés banyamulenge également ciblés dans les camps
Ces derniers temps, les camps de réfugiés qui accueillent des membres de la communauté banyamulenge font également l’objet d’une surveillance accrue et sont concernés par des opérations des services de sécurité burundais.
À Bwagiriza, dans l’est du Burundi, au moins trois réfugiés banyamulenge ont été arrêtés ou enlevés par la police et les services de renseignement depuis septembre. L’un d’entre eux reste introuvable.
Cette situation renforce les inquiétudes au sein de la communauté, dont certains membres craignent que les accusations visant des individus ne conduisent à une suspicion généralisée à l’égard des réfugiés banyamulenge vivant au Burundi.
Une minorité tutsi prise entre les lignes de front
Les Banyamulenge sont une minorité congolaise tutsi historiquement établie dans les hauts plateaux du Sud-Kivu, notamment autour de Minembwe. Leur communauté est confrontée depuis des décennies à des conflits liés notamment à la nationalité, à l’accès à la terre, à la représentation politique et à la sécurité.
Twirwaneho, un groupe armé composé principalement de combattants banyamulenge, affirme défendre cette communauté. Il s’est rapproché de l’AFC/M23, une coalition politico-militaire à dominante tutsi qui contrôle Goma depuis janvier 2025, Bukavu depuis février 2025, ainsi que plusieurs autres zones stratégiques des deux Kivus.
Kinshasa et plusieurs rapports internationaux accusent le Rwanda de soutenir l’AFC/M23, ce que Kigali dément. Le Burundi, de son côté, a déployé des soldats de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) dans l’est de la RDC, aux côtés des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et des milices Wazalendo soutenues par Kinshasa, pour combattre l’AFC/M23 et ses alliés.
Dans ce contexte de confrontation régionale, les accusations portées contre des réfugiés banyamulenge au Burundi font craindre une aggravation de leur vulnérabilité. Des membres de la communauté demandent que les soupçons visant des individus soient étayés par des preuves et examinés dans le cadre de procédures judiciaires transparentes, dans le respect du droit à la défense et de la présomption d’innocence.
Ils appellent le HCR et les organisations de défense des droits humains à suivre de près la situation afin que des accusations visant certaines personnes ne se transforment pas en soupçons collectifs contre toute une communauté.
________________________________________________
Photo : Les 13 individus présentés par les autorités burundaises comme des suspects dans une affaire présumée d’espionnage, le 9 octobre 2026, dans les locaux du Service national de renseignement (SNR), à Bujumbura. Crédit photo : RTNB
You might also like
Attaque de Bweyeye : la FDNB s’explique
Dans un bref communiqué rédigé en Kirundi (langue nationale), l’armée burundaise explique avoir vu des informations sur les réseaux sociaux selon lesquelles des assaillants en provenance du Burundi ont été
Kirundo : des patrouilles nocturnes des Imbonerakure armés font peur aux habitants
Des habitants de différents quartiers du chef-lieu de la province de Kirundo (nord du Burundi) rapportent un mouvement inhabituel des jeunes du parti CNDD-FDD pendant la nuit. Armés pour la
Ngagara : un stock d’uniformes réduit en cendres, la base policière crie à l’abandon
SOS Médias Burundi Un incendie a ravagé un dépôt logistique de la Police nationale du Burundi, emportant avec lui un stock important d’uniformes neufs. Au-delà des pertes matérielles, l’événement met
