Butanyerera : l’ombre d’un conflit régional ravive les peurs à Kirundo
SOS Médias Burundi
Kirundo, 20 mai 2026 — Des mouvements inhabituels de militaires, des rondes nocturnes renforcées et des restrictions croissantes des déplacements alimentent un climat d’inquiétude dans la province de Butanyerera, au nord du Burundi. Dans cette région frontalière du Rwanda, des habitants évoquent des déploiements suspects d’hommes armés et craignent une détérioration de la situation sécuritaire sur fond de tensions persistantes entre le Burundi, le Rwanda et les groupes armés actifs dans l’est de la République démocratique du Congo. Le silence des autorités renforce les spéculations et la peur au sein de la population.
Depuis près de deux mois, les habitants du centre urbain de Kirundo observent des mouvements inhabituels de militaires dans plusieurs quartiers de la ville à partir de 17 heures.
Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, ces hommes en uniforme circulent régulièrement en deux colonnes, l’une longeant le côté droit de la route et l’autre le côté gauche. Les habitants affirment que ces militaires avancent en silence, sans échanges visibles entre eux.
« Ils marchent silencieusement, le regard fixé devant eux. Cette situation inquiète beaucoup la population », témoigne un commerçant du centre-ville.
Des bottines inhabituelles qui alimentent les spéculations
Un autre détail attire particulièrement l’attention des habitants : le type de chaussures portées par plusieurs hommes participant à ces rondes.
« La plupart portent des bottines en plastique, ce qui n’est pas courant chez les militaires burundais », explique un résident ayant requis l’anonymat.
Selon plusieurs sources locales, ces groupes sont composés en partie de jeunes affiliés au CNDD-FDD, le parti au pouvoir, notamment des membres de la ligue des jeunes Imbonerakure. Ces derniers participent à la sécurisation des frontières aux côtés de l’armée ainsi qu’aux rondes nocturnes organisées sur plusieurs collines et quartiers du Burundi avec des éléments de la PNB (Police nationale du Burundi).
Des tensions directement liées au conflit régional
D’autres habitants affirment avoir aperçu parmi ces groupes des hommes parlant le kinyarwanda. Selon des sources locales, il s’agit de combattants revenus récemment de l’est de la République démocratique du Congo aux côtés des forces burundaises engagées dans les opérations militaires contre le M23.
« Beaucoup de gens pensent qu’il y a des préparatifs militaires contre le Rwanda », confie un habitant.
Des habitants et des sources sécuritaires signalent également une présence importante de militaires lourdement armés près des frontières entre le Burundi et le Rwanda.
Restriction des déplacements nocturnes des motards
Dans le cadre du renforcement de la sécurité, les déplacements des motards sont désormais interdits à partir de 20 heures dans plusieurs localités de Kirundo, selon des habitants.
Certaines personnes affiliées aux Imbonerakure continuent toutefois de circuler pendant la nuit. Des sources locales indiquent que ces groupes collaborent étroitement avec la police lors des rondes nocturnes.
« Ce sont surtout certains Imbonerakure qui continuent à travailler la nuit. Ils accompagnent parfois les policiers et leur transmettent des informations sur la sécurité », affirme un habitant de Kirundo.
Les autorités locales n’ont toujours pas communiqué officiellement sur ces mesures ni sur le rôle exact de ces groupes dans les opérations de sécurité.

Des membres des Imbonerakure et d’anciens combattants du CNDD-FDD participent à une parade à caractère militaire à Cibitoke, dans le nord-ouest du Burundi. À Kirundo, ils sont également signalés aux côtés des militaires, dans un contexte de renforcement des dispositifs sécuritaires et de coopération sur le terrain. © SOS Médias Burundi
Une population entre peur et incertitude
Face à cette situation, de nombreux habitants vivent dans l’angoisse d’une éventuelle détérioration de la situation sécuritaire dans cette région frontalière.
« Nous craignons une guerre qui pourrait encore faire souffrir les citoyens ordinaires », explique une mère de famille rencontrée au marché central.
D’autres habitants expriment leur inquiétude quant aux conséquences humaines d’un éventuel conflit régional impliquant le Burundi.
« Si une guerre éclatait, ce sont encore les Burundais qui paieraient le prix fort », estime un résident.
Des tensions régionales persistantes
Le Burundi et le Rwanda, deux pays voisins de la région des Grands Lacs partageant des liens historiques, culturels et linguistiques étroits, entretiennent des relations tendues depuis plusieurs années, notamment depuis la crise burundaise de 2015 liée au troisième mandat controversé du président Pierre Nkurunziza.
Après la tentative de coup d’État de mai 2015, plusieurs opposants et militaires impliqués dans le putsch, dont le général Godefroid Niyombare, qui était à la tête des putschistes, se sont réfugiés au Rwanda. Les autorités burundaises réclament régulièrement leur extradition afin qu’ils soient jugés par la justice burundaise, tandis que Kigali affirme qu’ils bénéficient du statut de réfugiés protégés par le HCR.
Les tensions se sont accentuées en janvier 2024 lorsque le Burundi a fermé sa frontière terrestre avec le Rwanda, accusant Kigali de soutenir des groupes armés hostiles à Gitega. Le Rwanda rejette ces accusations.
Les relations entre les deux pays restent également affectées par le conflit dans l’est de la RDC. Entre août 2022 et décembre 2025, le Burundi a déployé plusieurs milliers de soldats pour soutenir les FARDC et les groupes Wazalendo contre le M23. De son côté, Kigali est accusé par Kinshasa et plusieurs rapports onusiens de soutenir le M23, ce que le Rwanda dément fermement.
Le M23, ancienne rébellion majoritairement tutsi ayant repris les armes fin 2021, contrôle aujourd’hui plusieurs zones stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris certaines localités minières importantes. Malgré plusieurs accords régionaux et initiatives diplomatiques, les combats persistent dans l’est congolais, provoquant de nouveaux déplacements de populations civiles.
Des sources locales et sécuritaires signalent également un redéploiement récent de militaires burundais dans certaines zones du Sud-Kivu afin de combattre différents groupes armés actifs dans les Hauts-Plateaux.

Deux militaires burundais, récemment rapatriés de la République démocratique du Congo via le lac Tanganyika, ont été débarqués à Rumonge, dans le sud-ouest du pays. Selon plusieurs témoins, ces soldats seraient apparus visiblement affaiblis et épuisés, certains évoquant des hommes affamés, vêtus d’uniformes usés et chaussés d’équipements détériorés, après plusieurs jours sans ravitaillement. Leur retour se serait effectué par voie lacustre dans des conditions jugées particulièrement éprouvantes. À Kirundo, des habitants rapportent par ailleurs que certains militaires déployés sur le terrain, y compris dans les zones proches de la frontière avec la Rwanda, porteraient des bottines en plastique jugées inhabituelles. © SOS Médias Burundi
Le silence des autorités entretient les inquiétudes
Jusqu’à présent, aucune déclaration officielle des autorités administratives, policières ou militaires n’explique les mouvements inhabituels observés dans la province de Butanyerera. Ce silence renforce les inquiétudes et les nombreuses spéculations au sein de la population locale.
Malgré les accords régionaux et les médiations internationales, les tensions persistent dans la région des Grands Lacs. Sur le terrain, les mouvements militaires observés à Kirundo alimentent les craintes d’une population déjà marquée par des années d’instabilité régionale.
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Photo : Des militaires et policiers burundais sur le site d’une attaque armée survenue en mai 2018, non loin de la frontière avec la République démocratique du Congo. À Kirundo, dans la province de Butanyerera, au nord du Burundi, des habitants rapportent une montée des tensions sécuritaires et une présence accrue des forces de sécurité, alors que la région reste exposée aux incursions transfrontalières. © SOS Médias Burundi
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