Deux militaires exhibés par le pouvoir : des « aveux » qui font polémique
SOS Médias Burundi
Bujumbura, 3 septembre 2026 — Deux militaires ont été présentés mardi à la presse par Pierre Nkurikiye, porte-parole du ministère en charge de la Sécurité. Les autorités les accusent d’avoir collaboré avec le journaliste Bob Rugurika dans un projet visant à recruter des militaires pour rejoindre une rébellion et renverser les institutions. Mais les circonstances de leur arrestation, leur transfert au Service national de renseignement (SNR) et l’évolution des accusations soulèvent plusieurs questions.
Les deux hommes présentés sont l’adjudant-chef Désiré Ndikumasabo et Jean-Marie Manirambona, caporal-chef à la retraite depuis moins d’une année, selon ses propres déclarations.
Tous deux avaient été arrêtés le 25 août avec quatre autres personnes, dont trois militaires et un policier. Les six hommes ont été interpellés par des policiers accompagnés de membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti présidentiel, communément appelés les Imbonerakure, près d’un endroit connu sous le nom de « chez Rukara », dans la zone de Buterere, au nord de la capitale économique.
Ils étaient soupçonnés de tenir une réunion clandestine.
Plusieurs pistes lors des premiers interrogatoires
Selon les informations recueillies par SOS Médias Burundi, les six hommes ont été interrogés sur plusieurs sujets au cours des premiers interrogatoires.
Les enquêteurs les ont notamment questionnés sur leurs communications ou leur éventuelle collaboration avec Bob Rugurika, directeur de la Radio publique africaine (RPA), mais aussi avec Pacifique Nininahazwe, président du Forum pour la conscience et le développement (FOCODE), ainsi que sur leurs éventuels liens avec des mouvements armés.
Trois militaires et le policier ont finalement été libérés.
Désiré Ndikumasabo et Jean-Marie Manirambona, eux, ont été transférés le 27 août de la cellule de police de la commune de Ntahangwa, dans le nord de Bujumbura, vers les locaux du SNR.
Le 1er septembre, les deux hommes ont été présentés à la presse dans les enceintes du SNR, à son siège à Bujumbura.
Une semaine après leur arrestation, seuls ces deux hommes ont donc été maintenus en détention et exposés publiquement.
Pourquoi les six personnes arrêtées le 25 août ont-elles été interrogées sur les mêmes pistes, pour finalement ne maintenir que deux d’entre elles en détention ? Quels éléments ont conduit les enquêteurs à retenir les accusations visant Ndikumasabo et Manirambona ? Et pourquoi le nom de Pacifique Nininahazwe, cité lors des premiers interrogatoires, a-t-il été beaucoup moins présent lors de la présentation publique ?
Autant de questions auxquelles les autorités n’ont pas apporté d’explications publiques.
Des « aveux » centrés sur Bob Rugurika
Lors de la présentation, Pierre Nkurikiye a surtout mis en avant la piste Bob Rugurika.
Désiré Ndikumasabo a déclaré avoir eu des contacts téléphoniques avec le journaliste. Selon son témoignage public, Rugurika lui aurait demandé de contribuer au recrutement d’autres militaires.
Ndikumasabo a également affirmé avoir reçu 500 000 francs burundais, puis 300 000 francs dans un second temps, dans le cadre de cette collaboration alléguée.
Il a déclaré que l’objectif était de renverser les institutions et a demandé pardon à sa hiérarchie pour ne pas avoir informé ses supérieurs de ces contacts.
Les autorités affirment également que les deux hommes auraient transmis de fausses informations concernant entre 25 et 30 militaires, ainsi que plusieurs axes dans le sud du Burundi.
Ces éléments reposent toutefois, à ce stade, sur les accusations des autorités et sur les déclarations publiques des deux hommes. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une preuve judiciaire de leur culpabilité.
Des documents qui n’ont pas été montrés
Des sources policières affirment par ailleurs que des documents auraient été retrouvés dans le sac de Jean-Marie Manirambona, notamment des cahiers contenant des informations qui feraient référence à une collaboration avec des groupes rebelles.
Ces documents n’ont toutefois pas été présentés publiquement à la presse.
Manirambona est un ancien militaire. Il a indiqué lui-même avoir quitté le service actif depuis moins d’une année.
SOS Médias Burundi a également reçu des informations concernant le passé de l’un des deux détenus, faisant état d’une possible collaboration avec des services de renseignement burundais et de son utilisation présumée dans certaines opérations. Ces éléments sont actuellement en cours de vérification et ne peuvent, à ce stade, être présentés comme des faits établis.
Un militaire formé à l’utilisation des drones
Désiré Ndikumasabo avait auparavant fait partie d’un groupe de militaires burundais ayant reçu une formation à l’utilisation des drones en République démocratique du Congo.
Après son arrestation, des proches ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un montage contre lui et exprimé leurs inquiétudes concernant les circonstances de sa détention.
Bob Rugurika, journaliste en exil depuis 2015
Bob Rugurika dirige la Radio publique africaine, l’un des médias indépendants les plus influents du Burundi avant la crise de 2015.
Il vit en exil depuis la tentative de coup d’État de mai 2015. Dans la foulée de cette crise, plusieurs médias indépendants avaient été attaqués et détruits. La RPA figurait parmi les radios les plus durement touchées.
Rugurika est recherché par la justice burundaise dans plusieurs affaires.
Le journaliste rejette catégoriquement les accusations portées contre lui dans cette nouvelle affaire. Il dénonce un « montage grotesque » et une machination destinés, selon lui, à le discréditer. Il relève notamment plusieurs contradictions dans les déclarations des deux militaires.
Le silence autour de Nininahazwe
Le nom de Pacifique Nininahazwe apparaît dans un autre volet de cette affaire.
Président du FOCODE, Nininahazwe est connu pour son travail de documentation des violations des droits humains au Burundi, notamment à travers le programme Ndondeza, consacré aux cas de disparitions forcées.
Son nom a été cité lors des premiers interrogatoires des six personnes arrêtées le 25 août, selon les informations recueillies par SOS Médias Burundi.
Pourtant, lors de la présentation publique du 1er septembre, l’accent a été mis presque exclusivement sur Bob Rugurika et sur l’accusation de recrutement de militaires en vue de déstabiliser les institutions.
Pourquoi cette piste n’a-t-elle pas été développée publiquement ? Les autorités n’ont fourni aucune explication.
Des questions sur les conditions des « confessions »
La présentation publique des deux militaires intervient après plusieurs jours de détention, dont plusieurs au SNR.
Leurs déclarations, largement reprises par les médias, constituent le principal élément public avancé par les autorités pour étayer les accusations contre Bob Rugurika.
Mais les conditions dans lesquelles ces déclarations ont été obtenues restent peu documentées publiquement. Les autorités n’ont notamment pas détaillé les conditions de leurs interrogatoires au SNR ni les garanties dont ils ont bénéficié durant cette période.
Cette chronologie alimente les interrogations sur la nature de ces « aveux » et sur la manière dont ils ont été obtenus.
Une pratique qui pourrait se répéter ?
Ce n’est pas la première fois que Pierre Nkurikiye présente à la presse des hommes affirmant avoir été approchés ou recrutés par des activistes, des journalistes ou des responsables politiques en exil dans le but, selon lui, de déstabiliser le Burundi.
Selon les investigations de SOS Médias Burundi, certaines personnes présentées dans des circonstances similaires ont finalement été libérées dans la plus grande discrétion. D’autres ont disparu après avoir collaboré avec les services de renseignement, parfois avant même d’avoir reçu la rétribution qui leur aurait été promise. D’autres encore ont fini par fuir le pays, craignant pour leur sécurité ou de faire l’objet de nouvelles poursuites.
Dans ce contexte, la multiplication des discours des autorités, à commencer par le chef de l’État Évariste Ndayishimiye, ainsi que de responsables du CNDD-FDD, dont son secrétaire général Révérien Ndikuriyo, sur l’existence de groupes armés hostiles au Burundi et sur les « ennemis du pays », fait craindre la multiplication de scènes similaires.
Le risque est de voir d’autres personnes arrêtées, interrogées puis exposées publiquement comme éléments de preuve dans des affaires de déstabilisation, sans que les circonstances de leur arrestation, les conditions de leurs interrogatoires ou la solidité des accusations soient clairement établies.
Dans le cas de Ndikumasabo et Manirambona, leur présentation au siège du SNR après plusieurs jours de détention pose également la question de leur protection. Au-delà des accusations portées contre eux, les autorités ont la responsabilité de garantir leur intégrité physique, leur droit à un procès équitable et leur protection contre toute forme de pression ou de représailles.
À ce stade, aucune décision judiciaire définitive n’a établi la culpabilité des deux militaires ni celle de Bob Rugurika dans cette affaire. Les accusations devront être établies dans le cadre d’une procédure judiciaire contradictoire.
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Photo : Les deux hommes lors de leur apparition dans les enceintes du Service national de renseignement (SNR). © DR/SOS Médias Burundi
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