Burunga : des arrestations en série à Matana, une opération sécuritaire qui ravive les inquiétudes

Burunga : des arrestations en série à Matana, une opération sécuritaire qui ravive les inquiétudes

SOS Médias Burundi

Matana, 5 octobre 2026 — Le général de brigade de police Emmanuel Ndayiziga, inspecteur général adjoint de la Police nationale du Burundi (PNB), et le colonel de police Arthémon Nzitabakuze, responsable du service des renseignements au sein de l’Inspection générale de la police, suivent de près une opération d’arrestations menée depuis le 27 septembre dans plusieurs collines de Matana, dans la province de Burunga, au sud du Burundi. Les deux responsables auraient notamment effectué des déplacements à Matana et à Bururi la semaine dernière, selon des témoins.

Des noms auraient été établis ou transmis depuis l’Inspection générale de la police à Bujumbura, la capitale économique où sont concentrés plusieurs services centraux de l’État, avant le lancement des opérations. Aucune liste officielle des personnes recherchées ni les critères ayant conduit à leur identification n’ont été rendus publics. La PNB n’a pas non plus communiqué officiellement sur le rôle précis des deux responsables dans ces arrestations.

Plusieurs personnes sont détenues au commissariat communal de Matana et au poste de police de Mugamba, selon des sources locales. Des responsables administratifs et des membres des Imbonerakure seraient également concernés. Certains habitants auraient quitté la région par crainte d’être interpellés.

L’opération est menée sur fond de soupçons d’infiltration de personnes présentées comme des rebelles. Selon des sources locales, des hommes armés auraient été signalés dans la région. Certains se seraient présentés avec des T-shirts du CNDD-FDD afin de ne pas attirer l’attention. SOS Médias Burundi n’a pas pu vérifier indépendamment la présence ou le passage de ces hommes.

Les arrestations ont commencé dimanche 27 septembre dans plusieurs anciennes collines de la commune Mugamba, notamment Tora, Kibezi, Kivumu-Gakaranka et Nyagasasa. D’autres interpellations ont ensuite été signalées à Muyange-Kavumu et dans la localité de Mwumba.

Selon plusieurs témoins, Charles Bondo, commissaire provincial de la Police de sécurité intérieure (PSI) à Burunga, a participé à l’opération. Il aurait procédé à certaines arrestations et interrogé plusieurs détenus.

D’anciens militaires, gendarmes et policiers concernés

Des témoins racontent que d’anciens militaires, gendarmes et policiers figurent parmi les personnes interpellées. Certains auraient été libérés, mais seraient depuis menacés par des membres des Imbonerakure, selon ces mêmes témoins.

Plusieurs personnes visées seraient par ailleurs d’anciens détenus ou déjà connues des services de sécurité. Elles ne seraient pas issues d’une seule tendance politique. Certaines auraient été arrêtées dans le passé dans le cadre de leur participation présumée aux manifestations de 2015 liées à la contestation du troisième mandat controversé de feu le président Pierre Nkurunziza, ou en raison de leurs liens avec d’anciennes structures de sécurité.

Ces éléments ne permettent toutefois pas d’établir que leur passé militaire, leur ancienne appartenance aux forces de sécurité ou leur participation aux événements de 2015 constitue officiellement le motif des arrestations actuelles.

Des responsables locaux ciblés

Des responsables administratifs locaux seraient également concernés. Une ancienne cheffe de colline serait notamment recherchée et aurait quitté son domicile, selon des sources locales.

Au moins un représentant local des Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti présidentiel, ainsi qu’un responsable collinaire auraient également été arrêtés, selon des sources policières. Certains responsables administratifs et membres des Imbonerakure sont soupçonnés, toujours selon ces sources, d’avoir facilité le passage de personnes présentées comme des rebelles et de leur avoir trouvé des maisons où passer la nuit.

Ces accusations n’ont pas été confirmées officiellement.

Plusieurs détenus à Matana et Mugamba

Plusieurs personnes sont actuellement détenues au commissariat communal de Matana. D’autres sont retenues au poste de police de Mugamba. Leur nombre exact n’a pas pu être établi.

Plusieurs détenus auraient été interrogés mercredi par Charles Bondo. Certains n’auraient cependant pas encore été présentés à un officier de police judiciaire (OPJ). Leurs familles disent ne pas connaître précisément les charges retenues contre eux ni la suite de la procédure.

Selon des habitants, plusieurs personnes ont déjà quitté la région par crainte d’être arrêtées. Un proche d’une personne récemment libérée affirme que d’autres pourraient encore prendre la fuite.

« Beaucoup d’autres personnes devraient aussi fuir. Des Imbonerakure ont dit aux familles des personnes libérées que c’était très provisoire et qu’elles devraient être arrêtées de nouveau », raconte-t-il.

Commune Mugamba
Le chef-lieu de Mugamba, où certains détenus ont été conduits dans le cadre des récentes arrestations. © SOS Médias Burundi

Des convocations et documents contestés

Des sources locales accusent également des agents du Service national de renseignement (SNR) et certains Imbonerakure d’avoir préparé de fausses convocations présentées comme provenant d’OPJ afin d’attirer certaines personnes avant leur arrestation. Elles affirment aussi que de faux documents auraient été utilisés dans certaines opérations.

Ces accusations n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante. Les autorités n’ont pas communiqué sur l’existence éventuelle de convocations contestées ou de documents falsifiés.

Dans plusieurs collines, des consignes discrètes auraient par ailleurs été données aux militants du CNDD-FDD afin qu’ils ne portent pas les uniformes du parti. Il s’agirait d’éviter que des personnes infiltrées puissent se faire passer pour des militants du parti au pouvoir.

« C’est très secret, mais sur beaucoup de collines, on a empêché les militants du CNDD-FDD de porter l’uniforme du parti pour éviter cette supposée infiltration », affirme une source locale.

Une population inquiète

L’opération pousse certaines familles à envoyer leurs proches dans d’autres localités par crainte de nouvelles interpellations.

Le gouverneur de Burunga, Parfait Mboninyibuka, aurait promis de suivre de près la situation afin que des personnes innocentes ne soient pas arrêtées arbitrairement.

Mais au 5 octobre, aucune communication officielle détaillée ne permettait encore de connaître le nombre total de personnes arrêtées, leur identité, les charges retenues contre elles ou le cadre judiciaire dans lequel les opérations sont menées.

Un passé sécuritaire qui pèse encore

Les collines concernées avaient été fortement mobilisées lors des manifestations de 2015 liées à la contestation du troisième mandat de feu le président Pierre Nkurunziza. La décision du CNDD-FDD de le désigner comme candidat à l’élection présidentielle avait déclenché, à partir d’avril 2015, d’importantes manifestations, d’abord à Bujumbura puis dans d’autres localités. Leur répression avait fait de nombreux morts et blessés.

La région comptait également de nombreux anciens membres des forces de défense et de sécurité, notamment des ex-FAB, l’ancienne armée dominée par la minorité tutsie. Après l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation d’août 2000 et les accords qui ont suivi, l’armée, la gendarmerie et la police ont connu d’importantes réorganisations. Celles-ci ont notamment conduit à l’intégration d’anciens combattants issus des groupes armés hutus dans les nouvelles forces de défense et de sécurité.

Au fil des années, certains anciens membres des forces de sécurité ont été accusés par les autorités d’être liés à des mouvements armés ou à des activités considérées comme hostiles à l’État. Des personnes détenues dans différents contextes sécuritaires ont également été signalées mortes en détention.

Quatre hommes, dont un sexagénaire, présentés par la police aux habitants comme des criminels dans une région où plusieurs arrestations ont récemment été opérées. Les familles des personnes concernées dénoncent ces arrestations et demandent des explications sur les faits qui leur sont reprochés. © SOS Médias Burundi

La menace d’une infiltration armée

Les autorités burundaises alertent régulièrement sur le risque d’attaques ou d’infiltrations en provenance de groupes armés actifs dans l’est de la République démocratique du Congo. Gitega accuse notamment Kigali de soutenir certains groupes armés, ce que le Rwanda dément.

Aucun élément public ne permet toutefois, à ce stade, d’établir un lien direct entre cette menace régionale et les personnes arrêtées à Matana.

L’opération soulève plusieurs interrogations : qui a établi la liste des personnes recherchées ? Ces noms ont-ils été transmis depuis Bujumbura ? Quels sont les faits précis reprochés aux détenus ? Quel est le rôle exact de Charles Bondo et des responsables de l’Inspection générale de la police ? Et qu’en est-il des accusations concernant de fausses convocations et des documents qui auraient été utilisés pour procéder à certaines arrestations ?

En l’absence de communication officielle détaillée, le nombre total de personnes interpellées reste inconnu. L’opération continue de susciter des inquiétudes dans une région marquée par les tensions sécuritaires et politiques héritées de la crise de 2015.

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Photo : Le général de brigade de police Emmanuel Ndayiziga, inspecteur général adjoint de la PNB, qui a ordonné et coordonné de nouvelles arrestations à Matana. © SOS Médias Burundi

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