Refoulés américains : Ndayishimiye accueille les expulsés pendant que le Burundi croule sous ses propres crises

Refoulés américains : Ndayishimiye accueille les expulsés pendant que le Burundi croule sous ses propres crises

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 8 octobre 2026 — Le Burundi a déjà accueilli douze personnes expulsées des États-Unis alors que le pays fait face à de graves difficultés économiques, à une forte surpopulation carcérale et à des pénuries persistantes. Dans un rapport publié jeudi, Human Rights Watch (HRW) alerte sur les risques liés au transfert de ressortissants de pays tiers vers plusieurs États africains et dénonce le manque de garanties concernant leurs droits. Malgré ces inquiétudes, le président Évariste Ndayishimiye affirme que le Burundi reste disposé à accueillir d’autres personnes refoulées par Washington.

Le rapport de Human Rights Watch documente les expulsions de personnes qui ne sont pas renvoyées vers leur pays d’origine, mais transférées vers des États africains avec lesquels elles n’ont parfois aucun lien. Selon l’organisation, plus de 500 personnes ont été envoyées vers des pays africains entre janvier 2025 et août 2026.

HRW affirme avoir interrogé 24 personnes transférées vers six pays africains. Certaines disent avoir été menottées ou entravées pendant leur transfert, avoir reçu peu d’informations sur leur destination et avoir été confrontées à des conditions difficiles à leur arrivée. L’organisation alerte notamment sur les risques de détention arbitraire, de mauvais traitements et de renvoi ultérieur vers des pays où certaines personnes pourraient être exposées à la persécution ou à la torture.

Douze personnes déjà arrivées

Le Burundi n’est donc plus seulement un pays susceptible d’accueillir des expulsés américains. Il en a déjà reçu.

Selon Human Rights Watch, douze personnes — onze hommes et une femme, originaires d’Angola, du Cameroun, de Mauritanie et du Soudan — ont été transférées des États-Unis vers le Burundi sur un vol arrivé le 27 août 2026.

Les discussions entre Gitega et Washington avaient commencé en décembre 2025. En février 2026, le ministère burundais des Affaires étrangères avait indiqué que les personnes transférées seraient prises en charge conformément aux obligations internationales du Burundi et que le pays ne souhaitait pas accueillir des personnes ayant commis des crimes violents.

La question a récemment refait surface lors de l’émission publique tenue à Ngozi, en province de Butanyerera, dans le nord du Burundi, le 29 septembre dernier. Des journalistes ont demandé à Nancy Ninette Mutoni, porte-parole du président Évariste Ndayishimiye, si le Burundi allait continuer à accueillir des personnes refoulées des États-Unis.

Elle a confirmé la disponibilité du Burundi, tout en précisant que les personnes concernées ne devaient pas faire l’objet de poursuites judiciaires.

« C’est un processus en cours de traitement », a indiqué la porte-parole, sans préciser combien de personnes pourraient encore arriver ni à quelle date. Des informations rapportées par l’Associated Press indiquent également que les autorités burundaises n’avaient pas donné de calendrier précis ni de nombre définitif de personnes à accueillir.

Selon un cadre du ministère en charge de la Justice, les personnes transférées doivent être accueillies dans un centre situé à Gitega, la capitale politique du Burundi.

« Mais très peu de personnes ont été informées de cette venue », affirme cette source.

Cette faible communication alimente les interrogations sur les conditions dans lesquelles ces personnes ont été transférées et sur leur prise en charge au Burundi.

Des policiers supervisent la distribution d’engrais chimiques sur un point de vente de fertilisants à Bubanza, dans l’ouest du Burundi, en juillet 2022. Malgré les pénuries et les difficultés d’accès aux services essentiels, le Burundi a déjà accueilli douze personnes expulsées des États-Unis. © SOS Médias Burundi

Que gagne le Burundi ?

L’autre question qui suscite des interrogations concerne les éventuelles contreparties de cet arrangement avec Washington.

Interrogée sur ce que le Burundi pourrait obtenir en retour, Nancy Ninette Mutoni a écarté l’idée d’une coopération fondée sur une simple recherche de bénéfices matériels. Elle a plutôt insisté sur la tradition d’hospitalité du pays envers les personnes dans le besoin.

Selon elle, cette démarche peut également contribuer au rapprochement du Burundi avec d’autres États.

« Le pays met en avant la paix, accroître le nombre de bons amis et les bonnes relations », a-t-elle déclaré.

La porte-parole présidentielle s’est également voulue rassurante face aux inquiétudes exprimées dans le pays, estimant que cette décision ne devrait pas être à l’origine de problèmes pour le Burundi.

Le président Évariste Ndayishimiye avait lui-même confirmé la coopération avec Washington lors d’une interview accordée à France 24, fin septembre, en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York.

Le Burundi parmi plusieurs pays africains

Le Burundi n’est pas le seul pays africain à avoir accepté de recevoir des personnes expulsées des États-Unis.

Human Rights Watch indique que Washington a négocié ou conclu des arrangements avec plusieurs pays du continent, notamment l’Angola, le Bénin, le Burundi, le Cameroun, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Liberia, la Libye, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud et l’Ouganda.

Selon HRW, 536 personnes avaient été transférées vers des pays africains entre le 20 janvier 2025 et le 5 août 2026, sur la base des données de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale américaine chargée notamment de l’application des lois sur l’immigration et les douanes.

L’organisation affirme que certaines personnes envoyées en Eswatini, au Ghana et au Soudan du Sud ont été détenues arbitrairement ou maltraitées. Elle rapporte également que certaines personnes transférées vers le Cameroun, la Guinée équatoriale et le Ghana ont ensuite été renvoyées vers leur pays d’origine, où elles auraient été exposées à des risques de persécution ou de torture.

Pour Human Rights Watch, ces pratiques soulèvent notamment des questions concernant le principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d’être persécutée ou torturée.

L’organisation appelle les gouvernements africains concernés à suspendre ou à mettre fin à ces arrangements et demande davantage de transparence sur les conditions de transfert et de prise en charge.

Un Burundi déjà sous forte pression

L’accueil de personnes expulsées intervient dans un pays qui peine déjà à répondre aux besoins d’une population confrontée à d’importantes difficultés économiques et sociales.

La pénurie de carburant, qui dure depuis plusieurs années, continue de perturber les transports et les activités économiques. Les difficultés d’approvisionnement affectent également le quotidien des ménages et contribuent à renchérir le coût de nombreux produits et services. Human Rights Watch décrit par ailleurs une économie marquée par une forte inflation, des pénuries de carburant et des difficultés d’accès aux devises.

Des vendeurs de carburant se déplacent dans une rue inondée à la frontière de Kavimvira, dans l’est de la République démocratique du Congo, en juin 2024, alors que la pénurie de carburant affecte les activités économiques et les déplacements. Malgré les difficultés économiques et les pénuries persistantes, le Burundi a déjà accueilli douze personnes expulsées des États-Unis. © SOS Médias Burundi

À cette situation s’ajoute une forte pression sur le système pénitentiaire.

Au 31 juillet 2026, les onze prisons burundaises accueillaient 12 228 détenus pour une capacité officielle de 4 294 places, soit un taux d’occupation de 284,8 %, selon les données du World Prison Brief.

Cette surpopulation est ancienne. Un rapport de l’ACAT-Burundi faisait état de 12 749 détenus au 31 décembre 2025 pour la même capacité officielle de 4 294 places.

Le Burundi doit également faire face à des difficultés dans l’accès aux services essentiels et à des besoins importants en matière d’emploi, de santé, d’éducation et de protection sociale.

Dans ce contexte, la décision d’accueillir des personnes expulsées par les États-Unis soulève une question simple : quelles capacités supplémentaires le Burundi compte-t-il mobiliser pour les héberger et les accompagner ?

Les autorités n’ont pas encore rendu publics le budget consacré à leur prise en charge, la durée de leur séjour, leur statut juridique précis ni les conditions dans lesquelles elles pourront accéder aux services essentiels.

Des habitants attendent en vain un bus sur un parking du nord de Bujumbura, reliant la capitale économique à différentes régions du Burundi. Malgré les difficultés économiques et la pénurie persistante de carburant, le Burundi a déjà accueilli douze personnes expulsées des États-Unis. © SOS Médias Burundi

Des garanties encore floues

Pour les autorités burundaises, l’opération est présentée comme un geste d’hospitalité et une occasion de renforcer les relations avec Washington et d’autres partenaires.

Mais pour les défenseurs des droits humains, les garanties offertes aux personnes transférées constituent le principal enjeu.

Le fait que ces personnes ne soient pas originaires du Burundi pose également la question de leur avenir. Seront-elles libres de circuler ? Pourront-elles travailler ? Auront-elles accès aux soins et aux autres services essentiels ? Que se passera-t-il si elles refusent de retourner dans leur pays d’origine ?

Autant de questions auxquelles les autorités burundaises n’ont pas encore apporté de réponses publiques détaillées.

Alors que douze personnes ont déjà été transférées au Burundi et que de nouveaux arrivants pourraient suivre, la coopération entre Gitega et Washington place le gouvernement d’Évariste Ndayishimiye face à un double défi : préserver les bénéfices diplomatiques qu’il dit rechercher tout en garantissant les droits des personnes accueillies.

Une situation qui intervient dans un pays déjà confronté à de lourdes difficultés économiques, à une crise persistante du carburant et à des prisons largement surpeuplées.

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Photo : Des habitants et des militants manifestent à Lewiston, dans l’État du Maine, au nord-est des États-Unis, contre les arrestations menées par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale chargée notamment de l’application des lois américaines sur l’immigration. Plusieurs personnes récemment transférées au Burundi avaient été arrêtées par cette agence. SOS Médias Burundi

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