Burundi : la très controversée commission en charge de la réconciliation veut reconnaître les « héros »
Plus de 11 mille personnes qui ont sauvé la vie de leurs amis, voisins ou connaissances ont déjà été recensées par la CVR (Commission Vérité et Réconciliation). Les chiffres concernent seulement les « héros » de la crise de 1972 qui a emporté plus de Hutus que de Tutsis. « Certains ont été emprisonnés, d’autres ont même été tués… », a reconnu le président de la CVR. (SOS Médias Burundi)
L’activité de reconnaissance des personnes considérées par la CVR comme « héros », s’est déroulée pour la première fois dans la ville commerciale Bujumbura ce mercredi.
« Dans toutes les crises, il y a des héros, il y a des sauveteurs, des personnes qui protègent les autres. S’il n’y en avait pas, ça serait la catastrophe nationale. Dans toutes les crises cycliques que le Burundi a traversées, il y a ceux qui ont protégé les autres, sans tenir compte ni de l’appartenance politique, ni de l’appartenance régionale ni de l’appartenance ethnique », a précisé Pierre Claver Ndayicariye, président de la CVR.
L’activité qui a débuté ce mercredi est prévue par l’article 6 de la loi de novembre 2018 régissant la Commission.
« Nous voulons valoriser d’abord les sauveteurs, nous les appelons les héros de la vie, les protecteurs de l’humanité », a insisté celui dont la commission ne s’est jamais penchée sur les tueries et massacres concernant d’autres crises au Burundi.

Des rescapés avaient été invités. Parmi eux, Maître Fabien Segatwa, l’un des plus anciens avocats burundais et africains. Il doit sa vie à deux anciens archevêques de l’église catholique. Il s’agit de l’ancien archevêque de Gitega (centre du Burundi) Joachim Ruhuna, assassiné en 1996 par des hommes armés assimilés à des rebelles du CNDD-FDD, l’ancienne rébellion Hutu devenue parti au pouvoir depuis 2005 grâce aux accords d’Arusha de 2000 , et de l’ancien archevêque de Bujumbura Évariste Ngoyagoye, aujourd’hui à la retraite.
« Les vrais hommes de Dieu sont très différents d’autres personnes. Personne ne peut dire que son éminence feu Mgr Ruhuna ou encore son éminence Ngoyagoye l’ont fait pour pouvoir avoir quelque chose de plus de ma part. Le grand séminaire de Bujumbura nous a servi d’exemple que l’être humain peut accomplir sa mission », a témoigné l’un des plus respectueux avocats de la petite nation de l’Afrique de l’est.
L’abbé Charles Gahebe qui est décédé dans les années 90 figure aussi sur la liste des « héros déjà répertoriés » par la CVR. Il a protégé beaucoup de Hutus dont l’abbé Firmin Nahayo , et a été emprisonné pour cet acte. À l’époque, ils étaient basés dans le centre-Burundi. Le prêtre qui a été sauvé se souvient qu’il conservera durant longtemps d’ailleurs son poste de directeur d’écoles.
« C’est son amour pour Dieu et pour le prochain qu’il a sauvé des vies. Il m’a moi-même Firmin Nahayo sauvé à maintes fois et me voici ici parmi vous…. », a rendu témoignage de son ancien ami, l’abbé Nahayo avec humour.
Pour Maître Segatwa, il est très important que « les gens soient au courant que la résidence de l’ancien archevêque de Gitega Ruhuna a toujours été un lieu de refuge pour les personnes sans secours jusqu’à sa mort ».
Chiffres et nuance
Jusqu’à présent, la CVR a déjà connu plus de 11 mille sauveteurs, reconnus comme tels parce que racontés par les rescapés, selon M.Ndayicariye.
Et de nuancer « […], quelqu’un peut sauver deux personnes à Ngozi-Centre (nord du pays) et faire tuer 20 personnes non loin de Ngozi à Musenyi ou à Kiremba, ces gens là, la CVR ne les appelle pas des sauveteurs fidèles, constants parce qu’ils ont sauvé ici et ont fait tuer ailleurs ,nous cherchons des sauveteurs véritables […] Ça veut dire l’homme qui, réellement aux yeux de la communauté est vu comme un véritable Mushingantahe (nom attribué aux notables coutumiers au Burundi) ».
« Parmi les sauveteurs, certains ont été emprisonnés, d’autres ont même été tués, et d’autres ont été exclus, discriminés dans la communauté », a reconnu Pierre Claver Ndayicariye.

Mais pour Gervais Nibigira, vice- président du Réseau des citoyens probes (RCP) et rescapé des massacres contre les Tutsis en 1993, il ne suffit pas seulement de reconnaître qu’il y a eu des personnes qui ont sauvé les autres.
« La CVR doit aussi reconnaître que ce ne sont pas seulement les Hutus qui ont été tués au Burundi. Cette position divise les Burundais qu’elle ne les unit », estime-t-il.
Fin décembre 2021, la très controversée commission en charge de la réconciliation avait déclaré que les massacres de 1972 qui ont emporté plus de Hutus que de Tutsis constituent « un génocide contre les Hutus du Burundi ».
Toutefois, le président Ndayishimiye a refusé d’entériner le rapport évoquant « des plaies encore fraîches dans un pays qui a connu beaucoup de crises cycliques ».
Le Burundi a la même composition ethnique que le Rwanda, son voisin du nord où le génocide contre les Tutsis en 1994 a été reconnu par l’ONU.
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Photo d’archives : le président de la CVR Pierre Claver Ndayicariye sur un site d’excavation de restes d’ossements humains dans le centre-est du Burundi
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