RTNB : du service public au porte-voix du CNDD-FDD
SOS Médias Burundi
Bujumbura, 10 septembre 2026 — La Radio Télévision nationale du Burundi (RTNB), financée par l’argent public et censée servir l’ensemble des citoyens, est de plus en plus accusée de se mettre au service du pouvoir et du CNDD-FDD. Diffusion en direct des grands rassemblements du parti présidentiel, prise en charge de certaines activités politiques et restrictions imposées aux reporters lors des missions à l’étranger : plusieurs journalistes dénoncent une dérive qui transforme progressivement le média public en porte-voix du parti au pouvoir. Une évolution qui ravive la question de l’indépendance des médias burundais, déjà profondément fragilisée depuis la crise de 2015.
La question de l’indépendance du journalisme au Burundi ne s’est jamais posée avec autant d’acuité depuis la crise de 2015, déclenchée par le troisième mandat controversé de feu le président Pierre Nkurunziza. Cette crise avait poussé une centaine de journalistes à l’exil après la destruction de plusieurs radios indépendantes, notamment lors d’attaques à la roquette contre leurs installations.
Si la télévision nationale a toujours été sous le contrôle et l’influence du pouvoir et du CNDD-FDD, ancienne rébellion hutu devenue parti au pouvoir en 2005, la radio publique avait longtemps conservé une certaine marge d’indépendance dans son traitement de l’actualité. Cette époque semble toutefois de plus en plus lointaine.
Au fil des années, la RTNB est devenue, selon plusieurs journalistes et responsables de sa rédaction interrogés par SOS Médias Burundi, un média de plus en plus aligné sur le pouvoir.
L’Imbonerakure Day, un symbole
La diffusion en direct, le samedi 29 août 2026, de la dixième édition de l’Imbonerakure Day, une journée consacrée aux Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD, constitue pour plusieurs journalistes un exemple particulièrement révélateur de cette évolution.
Selon nos sources, le parti présidentiel n’a pas payé de frais pour la diffusion de cet événement. Plusieurs autres meetings et activités organisés par le CNDD-FDD sont également régulièrement diffusés par la RTNB, parfois en direct.
« En temps normal, le CNDD-FDD devrait être considéré comme les autres partis politiques, au même niveau. Mais il est devenu le parti-État », déplore un responsable de la rédaction joint par SOS Médias Burundi.
Pour plusieurs journalistes, la question ne concerne donc plus seulement la couverture des activités du parti au pouvoir, mais la place accordée à celui-ci au sein d’un média financé principalement par l’argent public.
Des frais de mission qui font débat
D’autres pratiques internes alimentent également le malaise parmi les reporters de la RTNB.
Lorsqu’un journaliste est envoyé dans une localité ou une province en dehors de Bujumbura, la capitale économique, où est basée la direction de la RTNB, il reçoit normalement des frais de mission évalués à 100 000 francs burundais.
Mais, selon plusieurs reporters, lorsqu’il s’agit de certaines activités organisées par le CNDD-FDD, le parti prend directement en charge les frais de déplacement. Le montant versé au journaliste par la RTNB est alors réduit de moitié.
« Vous êtes en train de contribuer pour le parti à votre manière », se moquent, selon des journalistes, certains responsables de l’ancienne rébellion hutu lorsque des reporters réclament le paiement de la totalité de leurs frais de mission.
Ces pratiques sont dénoncées par des journalistes qui estiment qu’elles placent les reporters dans une situation de dépendance vis-à-vis du parti au pouvoir lorsqu’ils couvrent ses activités.
Les missions internationales de plus en plus limitées
Les restrictions concernent également les missions à l’étranger.
Depuis l’accession du président Évariste Ndayishimiye au pouvoir en juin 2020, plusieurs journalistes de la RTNB constatent une évolution dans la composition des équipes qui accompagnent les hauts dignitaires burundais lors de déplacements officiels.
Selon des sources proches du dossier, les missions vers les États-Unis, le Canada et plusieurs pays européens sont principalement réservées aux directeurs de la radio et de la télévision, accompagnés du directeur technique qui assure notamment les fonctions de cameraman.
La mesure s’est ensuite étendue, selon ces mêmes sources, à des déplacements vers la Chine ainsi que vers des pays d’Amérique centrale et d’Amérique latine.
Des responsables de la RTNB expliquent cette politique, selon les sources interrogées, par la volonté d’éviter que des reporters envoyés à l’étranger ne demandent l’asile dans les pays visités.
Cette justification est contestée par plusieurs journalistes et défenseurs de la liberté de la presse, qui considèrent cette pratique comme une restriction supplémentaire de leur travail.
« Ce qui fait très mal, c’est qu’au niveau local, ces gens ne font jamais de reportage », déplore un journaliste vétéran. Selon lui, la RTNB « n’est ni plus ni moins qu’un outil du pouvoir ».
Une indépendance déjà fragilisée
La situation actuelle s’inscrit dans un contexte plus large de recul de l’espace médiatique burundais depuis la crise de 2015.
À la suite des manifestations contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza, plusieurs médias indépendants avaient été attaqués ou détruits. Des journalistes avaient fui le pays, tandis que d’autres avaient cessé leurs activités.
La RTNB, qui dispose d’un réseau national de radio et de télévision, a ainsi conservé une place centrale dans l’accès des Burundais à l’information.
Son statut de média public lui confère pourtant une responsabilité particulière : informer l’ensemble de la population et non servir les intérêts d’un parti politique.
Le poids du CNDD-FDD
Le CNDD-FDD, ancienne rébellion à dominante hutu devenue parti politique, dirige le Burundi depuis 2005. Évariste Ndayishimiye a succédé à Pierre Nkurunziza, mort inopinément le 8 juin 2020, quelques semaines avant la passation prévue du pouvoir.
Depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau président a affiché sa volonté d’améliorer l’image du Burundi et d’ouvrir davantage l’espace politique et médiatique. Mais, selon plusieurs journalistes interrogés par SOS Médias Burundi, les pratiques observées au sein de la RTNB restent marquées par une forte proximité avec le parti présidentiel.
Pour ces professionnels, la question centrale est désormais celle de l’indépendance réelle d’un média dont le fonctionnement dépend largement des ressources publiques.
Un classement qui reste préoccupant
Cette situation s’inscrit dans un environnement médiatique que Reporters sans frontières (RSF) continue de juger difficile au Burundi. Dans son classement mondial de la liberté de la presse 2026, le Burundi occupe la 119e place sur 180 pays, avec un score de 46,14 points, contre la 125e place en 2025. Le pays gagne donc six places, sans que cette progression ne signifie pour autant une amélioration profonde de l’environnement médiatique.
RSF estime que l’environnement reste « très hostile » à l’exercice du journalisme au Burundi. L’organisation décrit également la RTNB comme un média disposant d’une audience importante mais « totalement aligné » sur la défense et la promotion du régime.
Dans la région des Grands Lacs, le Burundi est classé derrière la Tanzanie, 117e, mais devant la République démocratique du Congo, 130e, et le Rwanda, 139e.
Pour les journalistes interrogés par SOS Médias Burundi, ces données renforcent une interrogation devenue centrale : comment un média financé par les contribuables peut-il pleinement jouer son rôle de service public lorsque son traitement de l’actualité est perçu comme de plus en plus proche du parti au pouvoir ?
À la RTNB, plusieurs reporters estiment ainsi que la frontière entre média public et outil de communication du pouvoir devient de plus en plus difficile à distinguer.
________________________________________________
Photo : L’entrée principale de la Radio Télévision nationale du Burundi (RTNB), dans la capitale économique Bujumbura, où plusieurs journalistes dénoncent une proximité croissante avec le pouvoir. © DR/SOS Médias Burundi
You might also like
Médias : les responsables des radios Isanganiro et Bonesha FM convoqués par le CNC
Ils ont été convoqués par le secrétaire exécutif du Conseil national de la communication (CNC).Ils devraient s’expliquer sur les informations relatives à la vie que mènent les filles et femmes
Goma : un journaliste détenu par les renseignements
Jimmy Shukrani Bakomera, journaliste correspondant de la VOA (Voix de l’Amérique) Kirundi-Kinyarwanda est détenu par les renseignements congolais depuis ce jeudi. (SOS Médias Burundi) Notre confrère a été arrêté ce
RSF exige la libération immédiate et sans condition des quatre journalistes du groupe de presse Iwacu
Le procès en appel des quatre journalistes du groupe de presse Iwacu emprisonnés depuis plus de six mois s’ouvre ce mercredi. Reporters sans frontières (RSF) exhorte les autorités à prononcer
