Burundi : quatre ans de plus pour une CVR accusée de manipuler l’histoire et d’attiser la haine entre Hutus et Tutsis

Burundi : quatre ans de plus pour une CVR accusée de manipuler l’histoire et d’attiser la haine entre Hutus et Tutsis

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 12 octobre 2026 — Le Parlement burundais a prolongé de quatre ans le mandat de la Commission vérité et réconciliation (CVR), dont l’échéance était fixée au 25 octobre prochain. Présentée par les autorités comme un instrument de consolidation de la paix, cette commission est vivement contestée par des organisations de la société civile et des associations de défense des droits des Tutsis, qui lui reprochent une lecture sélective des violences historiques et un traitement inégal des victimes. Le Forum pour le renforcement de la société civile (FORSC) met en garde contre le risque d’une mémoire sélective susceptible d’approfondir les fractures nationales.

Les deux chambres du Parlement ont approuvé, le vendredi 9 octobre, la prolongation du mandat de la CVR lors d’une session conjointe tenue à Bujumbura, la capitale économique du Burundi. La décision a été adoptée par acclamation, alors que le mandat en cours de la commission doit prendre fin le 25 octobre.

Le président de l’Assemblée nationale, Daniel Gélase Ndabirabe, a défendu cette reconduction, estimant que la poursuite des travaux de la CVR contribuerait au renforcement de la paix intérieure, de la sécurité et du pardon entre les Burundais.

Cette décision intervient toutefois dans un contexte de controverses persistantes autour des méthodes de travail de la commission, de ses conclusions sur les violences du passé et de son intervention dans les conflits fonciers.

Le FORSC dénonce le risque d’une mémoire sélective

Dans une analyse publiée le 12 octobre, le Forum pour le renforcement de la société civile (FORSC) critique la prolongation du mandat de la CVR et met en garde contre le risque de voir la commission consacrer une lecture sélective de l’histoire du Burundi plutôt que de favoriser une reconnaissance équitable des victimes.

L’organisation estime que les travaux de la commission doivent prendre en compte les souffrances de toutes les communautés et les différents épisodes de violences qui ont marqué le pays, notamment ceux de 1965, 1972, 1988, 1993 et 2015.

La CVR est notamment accusée par ses détracteurs de privilégier les victimes hutus dans son traitement des massacres de 1972, au détriment des victimes tutsies. Ces critiques alimentent les inquiétudes de ceux qui estiment que le processus de vérité et de réconciliation risque de devenir un instrument de confrontation autour de la mémoire nationale.

Le FORSC met également en cause les orientations historiques défendues par la commission et redoute une instrumentalisation politique de ses travaux. Pour l’organisation, la reconnaissance des souffrances d’une communauté ne doit pas conduire à minimiser celles d’une autre.

Le président de la CVR sur un site d’excavation de restes humains dans le centre-est du Burundi. Il a annoncé la poursuite des enquêtes visant à identifier les victimes et à établir les responsabilités, tout en avertissant contre les faux témoignages susceptibles de compromettre le processus. © SOS Médias Burundi

Les déclarations controversées de Pierre Claver Ndayicariye

Les prises de position du président de la CVR, Pierre Claver Ndayicariye, ont contribué à alimenter les controverses. Le 20 décembre 2021, lors de la présentation d’un rapport d’étape devant les deux chambres du Parlement à Bujumbura, il a qualifié les massacres de 1972 de « génocide contre les Hutus du Burundi ».

Cette qualification est contestée par des acteurs qui dénoncent une reconnaissance insuffisante des violences commises contre les Tutsis, notamment après l’assassinat du président Melchior Ndadaye en octobre 1993. De nombreux Tutsis considèrent ces violences comme un génocide contre leur communauté.

En mai 2022, le président Évariste Ndayishimiye avait lui-même estimé qu’il n’était pas encore temps d’affirmer que les tueries de 1972 constituaient un génocide. Ces positions divergentes illustrent les désaccords persistants au Burundi sur la qualification juridique et historique des différentes crises qui ont endeuillé le pays.

Pour les détracteurs de la CVR, la reconnaissance d’un épisode de violence ne devrait pas se faire au détriment des autres. Ils reprochent notamment à la commission de ne pas avoir accordé la même attention aux sites où des fosses communes de victimes tutsies lui auraient été signalées. Ces accusations alimentent les doutes sur l’exhaustivité de ses enquêtes et sur sa capacité à traiter les différentes mémoires sans parti pris.

Des restes humains exhumés par la Commission vérité et réconciliation (CVR) sur un site lié aux massacres de 1972, dans le centre-est du Burundi. © SOS Médias Burundi

Fosses communes : des accusations qui alimentent la méfiance

La CVR fait également l’objet de critiques concernant ses conclusions sur l’existence de fosses communes dans certaines régions du Burundi. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir avancé des affirmations contestées sur certains sites, tandis que des associations et des habitants dénoncent une prise en compte insuffisante d’autres lieux présumés d’inhumation de victimes.

Ces accusations doivent être examinées au regard des preuves disponibles pour chaque site concerné. Elles soulèvent néanmoins une question centrale : les investigations de la commission permettent-elles d’établir les faits de manière exhaustive et impartiale, indépendamment de l’identité des victimes ?

Dans un pays où les interprétations du passé restent profondément liées aux appartenances communautaires, la crédibilité de la CVR dépend notamment de sa capacité à documenter les faits, à confronter les témoignages et à expliquer publiquement les critères qui guident ses conclusions.

Les biens spoliés, un autre front de tensions

Les interventions de la CVR dans les litiges fonciers constituent une autre source de préoccupation. Le président de la commission a récemment averti que les personnes qui menacent ses membres, refusent de fournir les informations requises ou présentent de faux éléments dans le cadre des enquêtes s’exposent à des sanctions prévues par la loi.

Selon lui, la législation régissant la CVR prévoit une peine de servitude pénale d’un à trois ans, assortie d’une amende comprise entre cinq et dix millions de francs burundais, pour certaines infractions liées à ses investigations.

« Certains dossiers contiennent beaucoup de mensonges », a déclaré Pierre Claver Ndayicariye, évoquant des cas dans lesquels des personnes revendiqueraient des propriétés qu’elles sauraient avoir été spoliées. Il a averti que les témoins reconnus coupables de fausses déclarations pourraient faire l’objet de poursuites.

Le président de la CVR a également annoncé que les enquêtes sur les biens spoliés avaient commencé et que les premières décisions seraient rendues publiques dans un délai de deux semaines. Il a appelé les citoyens à faire preuve de sincérité, estimant que les mensonges sont susceptibles d’alimenter les conflits au sein des familles et de la société.

Ces déclarations suscitent des réactions contrastées. Certains citoyens y voient une mesure nécessaire pour établir la vérité et restituer les biens à leurs propriétaires légitimes. D’autres redoutent que les avertissements judiciaires ne soient perçus comme des moyens d’intimidation dans un domaine où les litiges opposent parfois des familles, des communautés et des personnes bénéficiant de décisions antérieures.

Le FORSC s’inquiète notamment des conséquences de certaines interventions de la commission susceptibles de remettre en cause des droits fonciers reconnus par la Commission nationale des terres et autres biens (CNTB) ou par les juridictions. L’organisation appelle à la transparence, au respect des procédures légales et à la garantie des droits de toutes les parties.

Quatre années supplémentaires sans garantie de réconciliation

Prévue par l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation, signé en août 2000, la CVR a été créée en 2014 pour enquêter sur les violences qui ont marqué l’histoire du Burundi et contribuer à la réconciliation nationale. L’accord d’Arusha a constitué une étape majeure dans le processus de sortie de la guerre civile, qui a fait plus de 300 000 morts selon les estimations des Nations unies.

Mais plus de deux décennies après la signature de cet accord, les Burundais restent profondément divisés sur la qualification des massacres de 1972, des violences de 1993 et d’autres épisodes de leur histoire. La reconnaissance des victimes, l’établissement des responsabilités et la restitution des biens continuent de susciter des tensions.

Pour le FORSC, la prolongation du mandat de la CVR devrait s’accompagner de garanties renforcées concernant son indépendance, la transparence de ses enquêtes et la prise en compte de toutes les catégories de victimes. L’organisation plaide pour une évaluation de ses résultats et pour des conclusions reposant sur des faits vérifiables.

Avec quatre années supplémentaires devant elle, la commission devra répondre aux critiques sur son impartialité et démontrer que ses travaux servent l’ensemble des Burundais. Faute de confiance dans sa capacité à reconnaître les différentes souffrances et à traiter équitablement les litiges fonciers, la prolongation de son mandat risque de prolonger les controverses au lieu de rapprocher les communautés.

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Photo : Le président de la Commission vérité et réconciliation (CVR), Pierre Claver Ndayicariye, accompagné d’autres commissaires, sur un site d’exhumation des restes humains des victimes des massacres de 1972, dans le nord-est du Burundi, le 4 mai 2021 © SOS Médias Burundi

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