ANALYSE : la liberté et la sincérité du vote sont loin d’être garanties en 2020

ANALYSE : la liberté et la sincérité du vote sont loin d’être garanties en 2020

Par Janvier Bigirimana.

Au Burundi, des élections ont été organisées à certaines reprises depuis l’indépendance du Burundi mais force est de constater que rares sont celles qui n’ont pas occasionné des drames et/ou caractérisées par une violence aveugle.

Les élections de 2020 sont loin de faire exception à ce constat déplaisant et risque de gonfler le rang des dates de triste mémoire de l’histoire du Burundi. S’il est vrai que les autorités issues du CNDD-FDD continuent à clamer que les prochaines élections seront les meilleures, des sources d’inquiétudes ne manquent pas: l’intolérance politique bat son plein et des crimes associés ne cessent d’alimenter la une des journaux. Lors de son discours à la Nation du 31 décembre 2019, le président Pierre Nkurunziza termine son allocution en affirmant : « Mu gusozera, Turasubiye kuremesha Abarundi n’amakungu ko amatora azogenda neza cane gusumba ayo tumaze gutunganya yose, Imana Mushoboravyose niyo cabona », ce qui se traduit par: « Pour clore, nous tenons à rassurer encore une fois les Burundais et la Communauté Internationale que les élections se dérouleront de façon excellente, elles seront meilleures que celles jamais organisées au Burundi, Dieu le Tout Puissant est témoin ! ». Ce genre de discours des autorités burundaises sont non seulement populistes mais ils sont aussi contredits par la réalité du terrain et le vécu quotidien des Burundais. Sans vouloir commenter outre mesure cette référence divine, il est possible d’interpréter ce geste habituel de Pierre Nkurunziza comme une sorte d’échappatoire face à ses propres responsabilités.

En effet, au lieu d’assumer ses propres responsabilités et de rendre compte, le cas échéant, au peuple qui les a mandatés, certains leaders issus du CNDD-FDD ont l’habitude de justifier certains faits, évènements voire des crimes graves comme une émanation de la volonté divine. Les exemples de ce genre de diversion étant légion, l’on aura entendu M. Edouard Nduwimana (Actuel Ombudsman de la République) proclamer que le fait que le marché central de Bujumbura était incendié le 27 janvier 2013 avec tous les dégâts que cela a occasionnés était le résultat d’une volonté divine qui veut doter le Burundi d’un marché plus moderne. Notre inquiétude c’est qu’il y a risque de généralisation de cette projection savamment orchestrée sur la responsabilité de Dieu tous les dérapages qui pourraient se commettre lors du prochain scrutin de 2020.
Le processus électoral burundais de 2020 est mal parti

Il n’est pas superflu de rappeler que les élections de 2020 s’organisent dans un contexte d’une crise politique majeure qui date de 2015 et qui n’a pas été résolue jusqu’à ce jour. La même crise a permis au régime en place d’opérer une répression sanglante à l’égard de toutes les voix adverses et à restreindre jusqu’à verrouiller l’espace des libertés publiques. Les bases de la démocratie ont été assaillies et les analystes du contexte burundais convergent sur la précarité de la situation socio-politique. Ceci transparaît également à travers le cri d’alarme lancé par la Commission d’enquête des Nations-Unies sur le Burundi où au moins huit facteurs de risque ont été mis en exergue pour alerter les décideurs et acteurs politiques burundais ainsi que la communauté internationale sur la fragilité du Burundi due au cumul des frustrations socio-politiques avec des effets nuisibles dans les secteurs vitaux du pays.

Ainsi, une élection n’est significative qu’à partir du moment où elle a été libre et sincère. Libre parce que l’électeur a été mis en mesure d’exprimer son choix sans contrainte (institutionnelle ou structurelle). Sincère parce que les résultats proclamés sont conformes au choix des électeurs. Le respect de la liberté et de la sincérité du vote est garanti par toute une série de techniques, de procédures qui conditionnent les systèmes électoraux  mais qui prennent racine dans une volonté politique de se soumettre à la volonté du souverain qu’est le peuple.

La sincérité d’une élection devient utopique quand des mesures concrètes ne sont pas prises pour empêcher les fraudes permettant d’inverser le résultat du vote, et des manipulations d’urnes à double fond qui font partie d’un folklore électoral. Il s’agit aussi de votes faits en connaissance de causes des effets qu’induiront les choix et les résultats.
En cas de contentieux de vote, la liberté et la sincérité doivent être légalement protégées en amont par des commissions ou comités d’observation indépendants, en aval par un organe juridictionnel ou une instance institutionnelle spéciale et suffisamment indépendants (la CENI et la Cour Constitutionnelle dans le cas du Burundi). Si donc, les élections semblent incontournables au Burundi en 2020, il convient de se questionner sur leur impact sur la stabilisation du Burundi.
Le leadership politique en place aura un rôle important à jouer mais l’opposition politique doit aussi être innovante et courageuse pour affronter les défis du moment et savoir canaliser les demandes sociales qui pourraient prôner un changement.

Les élections en préparation ont un caractère spécifique car elles sont organisées au moment où des centaines de milliers de burundais sont en exil et d’autres flux d’exilés risquent de se faire observer à la suite d’un climat délétère qui prévaut au pays.

La stratégie de surveillance rapprochée suggérée par le CNL  a ses limites.
Le parti CNL à l’instar d’autres formations politiques de l’opposition est en train de se préparer à la conquête du pouvoir via les élections de 2020 en vue. Les membres de cette jeune formation politique ont également éprouvé plusieurs difficultés lors du référendum constitutionnel de mai 2018 car ils étaient mobilisés par leur leader Agathon Rwasa en vue de voter contre la révision de la constitution.

La conquête envisagée par les opposants s’annonce rude et tout indique que le CNDD-FDD n’est pas prêt à lâcher prise sauf en cas d’une contrainte extraordinaire qui l’y obligerait mais qui n’est pas très probable quoique la politique soit toujours dynamique.

Depuis quelques temps, malgré les menaces et les autres cas d’intolérance dont sont régulièrement victimes les membres du CNL, ce parti essaie de braver les interdits et de maintenir rallumée la flamme d’une résistance risquée mais qui vaut la peine. Sans vouloir pronostiquer de quelque manière que ce soit ou faire une propagande à qui que ce soit, l’occupation du terrain politique par ce parti est réel, en témoignent les menaces et autres actes de persécution encourus par les membres au quotidien. D’autres formations politiques ont déjà annoncé leur participation dans les élections de 2020 et ont même déjà désigné leurs candidats présidentiables et sont également à l’œuvre avec le même objectif de gagner la confiance du peuple et conquérir le pouvoir à travers le prochain scrutin.

Ainsi, l’une des stratégies de faire face aux craintes de hold-up électoral présumé et qui a été avancée par le parti CNL sera d’assurer une surveillance voire une sécurité des urnes pour que les résultats exprimés par la population ne soient pas renversés au profit du CNDD-FDD, notamment à travers les différents bureaux de vote.

Cette stratégie de surveillance électorale couplée à une éventuelle observation électorale est importante mais à elle seule ne saurait suffire. Elle pourra néanmoins aider dans la constitution d’un dossier de contentieux électoral. A ce sujet, la mise en place de la CENI comme celle de la Cour Constitutionnelle a tenu compte de tous ces paramètres. Les membres de ces deux institutions sont majoritairement des membres zélés ou proches du CNDD-FDD et il leur sera difficile voire impossible de rendre un verdict objectif qui contrasterait avec les visées politiques de leur mandat.

La stratégie en question comporte aussi un risque d’affrontement et de violence entre les militants des différentes formations politiques car il n’y a pas de doute que des contre-stratégies seront adoptées par ceux qui planifient de tricher. Dans l’exercice de leur « monopole » dans le domaine de sécurité, les éléments des corps de défense et de sécurité gagnés à la cause du parti au pouvoir seront déployés et opéreront en complicité avec les Imbonerakure pour mener une répression particulière à l’endroit des mandataires des partis politiques de l’opposition.

Cette inquiétude est d’autant plus vraie que même dans le nouveau code de conduite des médias en période électorale initié par le CNC, il a été formellement interdit aux journalistes qui vont couvrir cet évènement hautement public à pouvoir communiquer là-dessus bien que certaines étapes de l’élection sont légalement solennelles. Dans la même logique, la synergie des médias en vue des élections de 2020 sera verrouillée et contrôlée sans moindre exception par le pouvoir.

La CENI en place: un joueur déguisé en arbitre dans une compétition cruciale pour la vie du pays.

Au Burundi, on peut affirmer que la stabilité politique et des institutions est en partie tributaire de notre capacité à organiser des élections démocratiques et qui respectent la souveraineté du peuple, les différents compétiteurs devant se soumettre aux choix du peuple.
Or, la CENI n’est ni indépendante ni crédible ou impartiale en raison du fait que ses membres sont des militants zélés du parti au pouvoir et ne sauraient en aucune manière organiser des élections transparentes.

Au pouvoir depuis quinze ans, le CNDD-FDD a eu une belle opportunité de démonter ce dont il est capable en termes de réponse aux grandes préoccupations dans la vie quotidienne des Burundais et il ne serait pas étonnant que ce même peuple aspire à un nouveau leadership en votant pour le changement radical.
Il est vrai que des mandataires et même des militants des partis politiques vont essayer de rehausser leur vigilance à travers différents bureaux de vote mais la décision finale reviendra à la CENI et à la Cour Constitutionnelle, deux institutions contrôlées par un seul compétiteur qu’est le CNDD-FDD.

Si on compare une compétition électorale à un match de football, comment est-ce que un joueur d’une équipe peut jouer le rôle d’arbitre sans fausser tout le jeu. Messieurs Kazihise et Ndagijimana respectivement président de la CENI et de la Cour constitutionnelle sont tellement proches du CNDD-FDD et de Pierre Nkurunziza qu’ils ne sauront en aucun cas mordre la main qui les a bénis même en cas de péril des intérêts de la Nation : Mon souhait le plus cher est que cette considération si subjective soit erronée et que ces personnalités parviennent à me contredire, je m’en réjouirais !. La gestion du fichier électoral est une autre source de préoccupation car à l’ère des technologies modernes, il est notoire qu’une fraude de tout un processus électoral peut émaner de la mauvaise ou frauduleuse gestion informatique des données électorales.
Tous les opposants politiques qui comptent participer à la prochaine échéance électorale devraient alors travailler sur un objectif qui me paraît primordial pour tenter de sauver le processus : Constituer un bloc uni, une voix commune forte pour exiger de réformer la CENI et la Cour Constitutionnelle afin que leur composition soit consensuelle afin d’asseoir les garanties d’impartialité car l’avenir démocratique du pays en dépend. C’est cela qui pourra permettre que la sincérité du vote soit une réalité et le respect du choix du peuple souverain. Dans le cas contraire, les gestionnaires des institutions du pays risquent de se livrer encore une fois à des voies périlleuses qui retardent à jamais l’éclosion d’une vraie société démocratique au Burundi ainsi qu’un avenir harmonieux partagé par tous les fils et filles de la Nation.

Conclusion:

Les élections de 2020 apportent plusieurs inquiétudes mais tout n’est pas perdu à condition que la volonté politique du régime en place puisse jouer un rôle déterminant dans l’apaisement du processus électoral et tout faire pour éviter des comportements frauduleux qui pourraient générer de la violence.
Le rôle des opposants politiques est aussi crucial car il leur appartient, malgré le contexte délicat, de trouver des stratégies et moyens innovants leur permettant de négocier des réformes profondes des institutions en charge de la gestion des élections notamment en ce qui concerne leur composition. Les partenaires et autres acteurs pourraient également aider à rendre transparent le processus même si le régime en place est déterminé à opérer à huis-clos.

Les articles d’opinions ou d’analyses n’engagent pas la rédaction de SOS Médias Burundi

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