Burundi : les rondes nocturnes imposées à Butanyerera sur fond de tensions régionales avec le Rwanda
SOS Médias Burundi
Butanyerera, 29 décembre 2025 –Dans la commune de Kirundo, frontalière avec le Rwanda, en province de Butanyerera, au nord du Burundi, la situation sécuritaire suscite une vive inquiétude au sein de la population. Sur plusieurs collines surplombant le lac Cohoha et la rivière Kanyaru, des rondes nocturnes obligatoires ont été instaurées, affectant profondément la vie quotidienne des habitants et soulevant de sérieuses préoccupations en matière de droits humains.
Selon de nombreux témoignages recueillis par SOS Médias Burundi, ces rondes sont supervisées par les autorités locales, en collaboration avec des représentants des Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti au pouvoir. Les Imbonerakure participent eux-mêmes aux patrouilles, aux côtés de tous les autres hommes de la région, souvent sans distinction d’âge ni de condition physique.
Les patrouilles sont organisées chaque nuit, de 18 heures à 6 heures du matin, notamment sur les collines de Mugendo, Kiri, Gaturanda et Kigina, dans la zone de Ntega.
« Tout homme âgé de moins de 60 ans est obligé de participer, sans exception », confie un habitant sous couvert d’anonymat.
Des rondes encouragées au sommet de l’État
Ces mesures sécuritaires s’inscrivent dans un discours officiel de plus en plus alarmiste. Le président burundais Évariste Ndayishimiye et plusieurs hauts responsables du CNDD-FDD ont encouragé à plusieurs reprises la mise en place de rondes nocturnes à travers le pays. Le chef de l’État est allé jusqu’à affirmer publiquement que le Rwanda se préparerait à attaquer le Burundi, “comme il l’a fait au Congo”, appelant les habitants de toutes les provinces à se tenir prêts à défendre la nation.
Des accusations que le président Ndayishimiye a répétées vendredi dernier, lors de sa conférence publique de fin d’année organisée à Muramvya, dans le centre du Burundi.
Climat de peur, extorsions et impact économique
Sur le terrain, les habitants dénoncent un climat de peur entretenu par des messages répétés présentant le Rwanda comme un ennemi imminent.
« On nous répète que l’attaque peut survenir à tout moment », témoigne un résident de la colline Mugendo.
À ces rondes nocturnes s’ajoutent des accusations d’extorsion. Plusieurs sources affirment que des personnes malades, âgées ou physiquement incapables de participer aux patrouilles doivent verser de l’argent à des responsables locaux ou à certains chefs des Imbonerakure pour éviter des sanctions. Les montants exigés varient entre 2 000 et 10 000 francs burundais, selon les témoignages.

Les conséquences économiques sont également lourdes.
« Après une nuit entière de patrouille, on est obligé de dormir toute la journée au lieu d’aller travailler aux champs ou au marché », déplore un agriculteur de Gaturanda. Une situation qui fragilise davantage des ménages déjà précarisés.
Autre source d’inquiétude : les rondes sont assurées par des civils en tenue ordinaire, parfois munis d’armes blanches, une pratique que plusieurs habitants considèrent comme une militarisation informelle et dangereuse de la population civile.
Des tensions régionales en toile de fond
Ces mesures interviennent dans un contexte régional particulièrement tendu. Les autorités burundaises ont fermé les frontières terrestres avec le Rwanda en janvier 2024, accusant Kigali de soutenir des groupes armés hostiles au pouvoir burundais et d’héberger les auteurs présumés de la tentative de coup d’État de mai 2015. Le Rwanda rejette catégoriquement ces accusations.
La crise s’inscrit également dans l’aggravation du conflit à l’est de la République démocratique du Congo. Gitega accuse Kigali de soutenir militairement les rebelles du M23, tandis que le Rwanda reproche au Burundi et à la RDC d’appuyer les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis en 1994. Le président congolais Félix Tshisekedi qualifie les FDLR de « force résiduelle réduite au banditisme ».
Avancées du M23 et retombées au Burundi
Réactivé en 2021, le M23, majoritairement composé de Tutsis congolais, contrôle aujourd’hui plusieurs territoires stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Malgré les démentis répétés de Kigali, un récent rapport des experts des Nations unies, qualifié « d’imposture » par les autorités rwandaises, affirme la présence de 5 000 à 7 000 militaires rwandais aux côtés des combattants de l’AFC/M23.
Le M23 est désormais affilié à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), qui plaide pour l’instauration d’un État fédéral en RDC.

Depuis début décembre, les rebelles ont enregistré des avancées spectaculaires dans le Sud-Kivu, s’emparant de plusieurs localités stratégiques, dont la ville d’Uvira, située à seulement quelques kilomètres de Bujumbura, la capitale économique du Burundi. Les combats se poursuivent malgré l’accord de Washington, signé le 4 décembre 2025 entre la RDC et le Rwanda sous médiation américaine, accord auquel le Burundi a pris part en tant qu’observateur, représenté par le président Évariste Ndayishimiye.
Face aux avancées du M23 dans la plaine de la Rusizi, le Burundi a rapatrié une grande partie de ses troupes déployées en RDC depuis mars 2023, où elles appuyaient les FARDC ainsi que les milices Wazalendo alliées au gouvernement congolais.
Pression humanitaire croissante
Les violences de décembre ont déjà poussé près de 90 000 réfugiés congolais à fuir vers le Burundi, s’ajoutant à des dizaines de milliers d’autres arrivés plus tôt dans l’année. Cette situation accentue la pression humanitaire et sécuritaire dans plusieurs provinces du pays.
Dans ce contexte explosif, les habitants de Butanyerera appellent à une réévaluation urgente des rondes nocturnes, qu’ils jugent abusives, contraires aux droits fondamentaux, et susceptibles d’aggraver les tensions sociales dans une région déjà fragilisée par les dynamiques régionales.
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Photo : une rue de la commune de Kirundo, en province de Butanyerera, où les rondes nocturnes imposées aux habitants par les autorités locales et les Imbonerakure perturbent la vie quotidienne. © SOS Médias Burundi
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