Burundais au Kenya : la peur des expulsions fait trembler une communauté très présente dans l’économie informelle
SOS Médias Burundi
Nairobi, 9 septembre 2026 — La menace d’expulsion de travailleurs étrangers exerçant dans les petits commerces et la vente ambulante a semé la panique parmi les ressortissants burundais au Kenya. Après les déclarations du président William Ruto, plusieurs Burundais dont les documents n’étaient pas en règle se sont précipités vers l’ambassade du Burundi à Nairobi pour obtenir des documents de voyage. Les autorités kényanes ont finalement accordé un délai de 90 jours aux étrangers concernés pour régulariser leur situation. Trois organisations burundaises de défense des droits humains dénoncent les risques de discrimination et appellent au dialogue.
Le 2 septembre, le président kényan William Ruto a ordonné la fermeture des petits commerces et activités de vente ambulante exploités par des étrangers, estimant que ces secteurs devaient davantage bénéficier aux Kényans.
« À partir de la semaine prochaine, tous les commerçants qui exercent ces petits métiers devront cesser leurs activités », avait déclaré le président kényan.
L’annonce a rapidement suscité l’inquiétude dans la communauté burundaise. Dès le lundi 7 septembre, des centaines de ressortissants burundais se sont rassemblés devant l’ambassade du Burundi à Nairobi, certains avec leurs bagages, pour demander des documents de voyage et envisager un retour au pays.
« Je crois que la majorité a choisi de rentrer afin d’attendre le déroulement de l’élection présidentielle ici et puis revenir », explique à SOS Médias Burundi un Burundais installé depuis plusieurs années à Nairobi et qui n’est pas directement concerné par la mesure.
Pour beaucoup, les déclarations du chef de l’État kényan ont été perçues comme une menace directe contre leurs moyens de subsistance.
Nairobi accorde 90 jours pour régulariser
Face à la panique, les autorités kényanes ont finalement accordé aux étrangers concernés une période de 90 jours pour régulariser leur situation, notamment leurs permis de travail, leur statut migratoire, l’enregistrement de leurs entreprises et leurs licences commerciales.
Nairobi affirme que les étrangers en situation régulière continueront à bénéficier de leurs droits et que les personnes dont les documents sont incomplets doivent profiter de cette période pour se mettre en conformité.
Les autorités ont également promis de lutter contre les actes de harcèlement, les menaces et la xénophobie. Un responsable du ministère kényan des Affaires étrangères s’est rendu auprès de Burundais rassemblés à Nairobi et a présenté des excuses pour les malentendus provoqués par les premières annonces. Il a assuré que le processus de régularisation visait également à renforcer leur sécurité.
Mais ces assurances n’ont pas suffi à rassurer tout le monde. Plusieurs Burundais ont continué à demander des documents de voyage, craignant que la situation ne se détériore.

Vue partielle de l’ambassade du Burundi dans le quartier de Kilimani, à Nairobi, où plusieurs ressortissants burundais se sont rendus ces derniers jours. © SOS Médias Burundi
Les propos de Ruto au cœur de la controverse
William Ruto avait justifié sa décision par la nécessité de protéger les petits commerçants kényans face à la concurrence étrangère. Il a notamment ciblé les activités de vente ambulante et les petits commerces, tout en affirmant que le Kenya restait ouvert aux investissements étrangers.
Le gouvernement kényan soutient désormais que l’objectif est de faire respecter les règles relatives à l’immigration, aux permis de travail, à l’enregistrement des entreprises et aux licences commerciales. Le délai de 90 jours doit permettre aux personnes concernées de se mettre en conformité avant d’éventuelles mesures d’application.
Des Burundais dans de nombreux secteurs
Au Kenya, les Burundais sont présents dans plusieurs secteurs de l’économie, notamment dans les activités informelles.
Beaucoup travaillent dans la construction, les salons de beauté, les petits magasins, la restauration, la vente ambulante de café, de beignets, d’autres produits alimentaires et des habits. D’autres sont employés comme agents de sécurité, domestiques, conducteurs de motos-taxis ou de tricycles, communément appelés Bajaj.
Certains ont créé de petites entreprises et emploient à leur tour d’autres ressortissants burundais.
Plusieurs membres de la communauté expliquent vivre depuis des années en bonne entente avec leurs voisins kényans. Des commerçants kényans disent également apprécier la main-d’œuvre burundaise dans certains secteurs, notamment pour son coût et son sérieux.
Une communauté difficile à quantifier
Il n’existe pas de statistiques permettant de mesurer précisément le nombre total de Burundais vivant et travaillant au Kenya. Les chiffres disponibles concernent notamment les réfugiés et demandeurs d’asile.
Selon les données citées par les Nations unies, environ 16 000 réfugiés et demandeurs d’asile burundais vivent au Kenya. Beaucoup exercent de petites activités commerciales, notamment à Nairobi.
La contribution économique de l’ensemble de la diaspora burundaise au Kenya reste cependant difficile à mesurer. Il n’existe pas de données suffisamment détaillées permettant de la comparer avec celle des communautés burundaises établies dans les autres pays africains.
L’activité reprend malgré la peur
Après la journée de panique de lundi, la situation semblait progressivement revenir à la normale dans certains quartiers de Nairobi.
« J’ai vu des femmes qui tiennent de petits restaurants ou vendent de la nourriture devant leur maison en train de travailler », a témoigné mercredi soir à SOS Médias Burundi un Burundais vivant à Kawangware, l’un des quartiers les plus peuplés de Nairobi.
Mardi, un autre ressortissant burundais a confié à SOS Médias Burundi s’être rendu dans un point de vente de brochettes burundaises, très prisées à Nairobi, le long de Ngong Road, un important axe routier et commercial d’environ 18 kilomètres qui traverse plusieurs quartiers de la capitale kényane. L’activité s’y poursuivait malgré les inquiétudes provoquées par les annonces présidentielles.
Ces témoignages illustrent une situation encore incertaine : certains Burundais ont choisi de rester et de régulariser leur situation, tandis que d’autres préfèrent rentrer temporairement au pays.

Plusieurs ressortissants burundais rassemblés sur Dennis Pritt Road et dans l’enceinte de l’ambassade du Burundi à Nairobi, le 8 septembre 2026, pour des démarches administratives. © SOS Médias Burundi
Trois organisations burundaises appellent à la vigilance
L’Observatoire national de lutte contre la torture et la criminalité transnationale (ONLCT) juge la mesure discriminatoire et demande qu’aucune expulsion collective ne soit menée. Il appelle Nairobi et Gitega à privilégier le dialogue, avec l’implication de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), et à examiner individuellement la situation des personnes concernées.
L’Association burundaise de lutte contre le chômage et la torture (ALUCHOTO) dénonce pour sa part les propos du président William Ruto, qu’elle considère comme discriminatoires et susceptibles d’alimenter la haine contre les migrants. Elle appelle les mécanismes régionaux et internationaux des droits humains à suivre la situation et à intervenir en cas de violences ou de traitements dégradants.
La Ligue burundaise des droits de l’homme ITEKA appelle également le président Ruto à la responsabilité et à la protection de la cohésion sociale. Dans une lettre adressée au chef de l’État kényan, elle reconnaît le droit du Kenya de protéger ses intérêts économiques, mais l’exhorte à éviter toute stigmatisation collective des étrangers et à privilégier le dialogue avec les communautés concernées. Elle appelle aussi l’EAC et l’Union africaine à rester vigilantes.
Une communauté entre peur et incertitude
Pour les Burundais installés au Kenya, le délai de 90 jours apporte un répit, mais ne dissipe pas totalement les inquiétudes.
Certains espèrent pouvoir régulariser leurs activités et continuer à travailler. D’autres, particulièrement ceux dont la situation administrative est fragile, envisagent toujours un retour temporaire au Burundi.
La crise déclenchée par les déclarations de William Ruto a ainsi placé une partie de la communauté burundaise face à un choix difficile : rester et tenter de se conformer aux nouvelles exigences kényanes ou rentrer au pays dans l’attente d’une évolution de la situation.
Dans un contexte marqué par le chômage et la pauvreté au Burundi, le Kenya reste pour de nombreux jeunes une destination économique importante. Pour ceux qui y ont construit leur vie, l’incertitude actuelle dépasse donc largement la question d’un petit commerce : elle touche directement leur emploi, leurs revenus et leur avenir.
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Photo : Vue partielle de Riruta Satellite, un quartier résidentiel de Nairobi où vivent plusieurs ressortissants burundais. © SOS Médias Burundi
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