Jean Bigirimana : dix ans après, le Burundi toujours incapable de répondre à la question qui dérange

Jean Bigirimana : dix ans après, le Burundi toujours incapable de répondre à la question qui dérange

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 22 juillet 2026 — Dix ans après la disparition du journaliste Jean Bigirimana, aucune réponse définitive n’a encore été apportée sur son sort. Ce mercredi, le groupe de presse Iwacu a commémoré les dix ans de la disparition de son reporter et renouvelé son appel à la vérité et à la justice. Sa famille, ses collègues et les organisations de défense de la liberté de la presse continuent de demander une enquête crédible sur une affaire devenue un symbole des violences subies par les journalistes au Burundi.

Ce mercredi, entouré des salariés du groupe de presse Iwacu, Léandre Sikuyavuga, directeur général de ce média indépendant, a livré une déclaration au nom de la rédaction. Il a lu un texte envoyé par Antoine Kaburahe, fondateur du groupe de presse Iwacu, en exil depuis novembre 2015.

Dix ans après la disparition de Jean Bigirimana, les questions restent intactes.

« La douleur, elle, n’a pas bougé. Les questions que nous avons posées il y a dix ans sont toujours les mêmes et nous hantent », écrit Antoine Kaburahe.

Dans son message, il réclame toujours des réponses à trois interrogations :

« Où est Jean Bigirimana ? Qui a enlevé notre collègue ? Quel crime a-t-il commis ? »

Pour le fondateur d’Iwacu, le journaliste n’a jamais eu affaire à la justice.

« Jean n’a commis aucun crime, Jean n’a connu aucun procès. Et quand bien même il aurait commis une faute, Jean Bigirimana aurait dû avoir droit à la justice », affirme-t-il.

Selon Léandre Sikuyavuga, la disparition du journaliste reste une blessure profonde pour toute la profession.

« La disparition de Jean est une épreuve, un traumatisme pour tout le monde », déclare-t-il.

Il appelle les journalistes burundais à poursuivre leur travail malgré les pressions.

« L’histoire retiendra que les journalistes ont refusé au Burundi de plier même après la disparition de Jean », dit-il.

Le directeur général d’Iwacu rappelle que le média a porté plainte contre X et attend toujours que la lumière soit faite.

« Nous avons déposé une plainte en justice contre X. Nous continuons de demander des comptes aux hommes », conclut-il.

Une disparition après un rendez-vous avec une source

Jean Bigirimana disparaît le 22 juillet 2016 après avoir quitté son domicile à Bujumbura, alors capitale politique du Burundi et actuelle capitale économique, pour se rendre à un rendez-vous professionnel.

Selon les informations recueillies à l’époque, il devait rencontrer une source présentée comme liée aux services de renseignement burundais.

Le journaliste aurait ensuite été aperçu à Bugarama, dans l’ancienne province de Muramvya, avant d’être conduit vers Muramvya, dans le centre du pays, selon plusieurs témoignages rapportés par Iwacu et des organisations de défense des journalistes.

Les autorités burundaises ont toujours nié avoir détenu Jean Bigirimana.

Quelques semaines après sa disparition, deux corps ont été retrouvés dans la rivière Mubarazi, non loin du lieu où le journaliste aurait disparu. L’un des corps avait été décapité. Après avoir été appelée à identifier les dépouilles, son épouse Godeberthe Hakizimana avait affirmé qu’il ne s’agissait pas de son mari.

Elle réclame depuis des années un test ADN pour établir l’identité des victimes.

Des journalistes, des agents de la protection civile, des habitants, des membres de la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH), ainsi que des représentants administratifs et sécuritaires se rendant à la rivière Mubarazi, où deux corps avaient été retrouvés en août 2016, quelques semaines après la disparition du journaliste Jean Bigirimana. © SOS Médias Burundi

Une famille qui attend toujours la vérité

Godeberthe Hakizimana vit aujourd’hui en exil avec leurs deux fils. Elle affirme avoir fui le Burundi après avoir reçu des menaces de mort.

Elle soutient que son mari avait reçu des menaces dans les jours précédant sa disparition.

Interrogée par SOS Médias Burundi, elle demande toujours que les autorités compétentes procèdent à une expertise ADN sur les deux corps retrouvés dans la rivière Mubarazi.

« Beaucoup d’atrocités ont eu lieu durant cette période. Je ne suis pas la seule à avoir été éprouvée. Beaucoup de familles vivent dans la tourmente. Seule la vérité va réconcilier les Burundais », dit-elle.

Malgré les années passées loin du Burundi, elle garde l’espoir de rentrer un jour.

« C’est notre pays », affirme-t-elle.

Elle souhaite que l’histoire de son mari ne soit jamais oubliée.

« Je veux que la vérité soit faite, que la justice soit rendue. Je veux que la société continue à en parler. »

RSF : une enquête annoncée mais toujours sans réponses

Après le dépôt d’une plainte contre X par le journal Iwacu en août 2016, les autorités burundaises avaient annoncé l’ouverture d’une enquête auprès du parquet de Muramvya.

Mais selon Reporters sans frontières (RSF), les collègues du journaliste ainsi que les témoins oculaires qui auraient assisté à son arrestation n’ont jamais été entendus par la police.

Jeanne Lagarde, responsable plaidoyer du bureau Afrique subsaharienne de RSF, estime que les autorités doivent encore apporter des réponses sur l’évolution de cette enquête.

RSF indique avoir tenté à plusieurs reprises de contacter la procureure générale de la République, Rose Nkorerimana, le président de la Cour suprême du Burundi, Gamaliel Nkurunziza, ainsi que la porte-parole de la Cour suprême, Agnès Bangiricenge, sans obtenir de réponse.

L’organisation rappelle qu’en juillet 2023, le président burundais Évariste Ndayishimiye déclarait : « On ne peut pas vivre dans un pays où il n’y a pas de justice ».

Pour RSF, dix ans après la disparition du journaliste, l’absence de résultats judiciaires continue de nourrir les inquiétudes.

Des manifestants devant l’ambassade du Burundi à Paris, à l’appel de Reporters sans frontières (RSF), pour exiger la vérité sur la disparition du journaliste Jean Bigirimana et réclamer justice. © DR/SOS Médias Burundi

« Un homme de droit »

Avant de devenir journaliste, Jean Bigirimana avait étudié le droit. Il avait commencé sa carrière journalistique en 2010 à la radio privée Rema FM.

Après la destruction de cette station lors de la répression qui a suivi la tentative de coup d’État de 2015, il avait rejoint le groupe de presse Iwacu avec d’autres journalistes afin de contribuer à « briser le silence » qui s’était installé après la fermeture des médias indépendants.

Une ancienne collègue, citée par RSF sous couvert d’anonymat, décrit un journaliste attaché aux principes de justice.

« Jean Bigirimana était un homme de droit. Il travaillait sur les dossiers judiciaires et aimait les sujets sur l’environnement, le changement climatique… »

Elle estime que sa disparition a profondément marqué la profession.

« Il y a un avant et un après la disparition de Jean. Elle nous a imposé la prudence. Mais aussi à ne pas renoncer, vouloir se battre pour un journalisme professionnel sans compromis, en étant la voix des sans voix et en traitant des sujets qui fâchent. »

Le CPJ interpelle encore les autorités burundaises

Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) continue également de considérer Jean Bigirimana comme un journaliste disparu et demande depuis plusieurs années que la lumière soit faite sur son sort.

En juillet 2026, le CPJ a indiqué avoir sollicité les autorités burundaises afin d’obtenir des informations sur l’évolution de l’enquête.

L’organisation affirme que le porte-parole du gouvernement burundais, Jérôme Niyonzima, l’a orientée vers le parquet général pour toute information relative au dossier.

Le CPJ indique avoir également contacté Pierre Nkurikiye, porte-parole du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique, ainsi que la procureure générale Rose Nkorerimana, afin d’obtenir une réaction sur l’évolution du dossier. Les deux responsables n’auraient pas donné suite aux sollicitations de l’organisation.

Iwacu, une rédaction régulièrement réprimée

La disparition de Jean Bigirimana intervient dans un contexte marqué par une forte pression sur les médias indépendants après la crise politique de 2015.

En octobre 2019, quatre journalistes d’Iwacu avaient été arrêtés dans le nord-ouest du Burundi alors qu’ils couvraient l’incursion d’un groupe armé burundais basé dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Ils avaient passé 430 jours en détention.

Le site internet d’Iwacu avait également été bloqué au Burundi entre 2017 et 2022. RSF avait alors soutenu le média à travers son opération « Collateral Freedom », en créant plusieurs sites miroirs pour contourner la censure. Ces violations figurent également dans le rapport de RSF « Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs », publié en mars 2026.

La disparition de Jean Bigirimana demeure l’un des dossiers les plus emblématiques des atteintes à la liberté de la presse dans la petite nation de l’Afrique de l’Est. Dix ans plus tard, ni le temps ni le silence n’ont effacé les exigences de vérité, de justice et de reddition des comptes portées par sa famille, ses collègues et les défenseurs de la liberté de la presse.

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Photo : Des collègues du groupe de presse Iwacu rassemblés autour d’une effigie du journaliste Jean Bigirimana dans la cour intérieure du média, à l’occasion d’une commémoration de sa disparition. © SOS Médias Burundi

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