Sud-Kivu : l’État veut reprendre la main, mais qui contrôle réellement le terrain ?
SOS Médias Burundi
Uvira, 25 septembre 2026 — La ville d’Uvira, qui accueille temporairement le gouvernorat du Sud-Kivu depuis la chute de Bukavu, chef-lieu de la province, sous contrôle de l’AFC-M23 en février 2025, a accueilli du 21 au 23 septembre un atelier consacré à la restauration rapide de l’autorité de l’État. Les travaux se sont déroulés dans un contexte encore marqué par la présence de groupes armés, les barrières sur certains axes routiers, l’insécurité et un contrôle territorial fragmenté.
Les travaux ont été ouverts par le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur, de la Sécurité, de la Décentralisation et des Affaires coutumières, Jacquemain Shabani.
Selon la présentation officielle de l’atelier, les échanges ont notamment porté sur la situation des entités affectées par l’insécurité, la problématique des groupes armés, la sécurité des populations et la reconstruction du vivre-ensemble. L’objectif affiché par les autorités est de renforcer la présence des institutions publiques dans les zones touchées par la crise sécuritaire.
Mais derrière cette ambition se pose une question centrale : le retour de l’administration suffit-il à restaurer l’autorité de l’État lorsque, sur le terrain, plusieurs acteurs continuent d’exercer une influence sur la sécurité, la circulation et parfois les activités économiques ?
Des tirs pendant l’atelier
Le 22 septembre, deuxième journée des travaux, des habitants d’Uvira ont rapporté avoir entendu des tirs d’armes lourdes et légères dans plusieurs quartiers, notamment à Kasenga, Mulongwe et au niveau du Monument de la ville.
Des informations locales ont fait état de possibles affrontements impliquant des milices locales Wazalendo entretenues par Kinshasa. Certains témoignages évoquent notamment un incident qui aurait opposé des combattants à une commerçante autour d’une demande d’argent.
Ces informations n’ont toutefois pas pu être vérifiées indépendamment dans leur ensemble. Les circonstances précises des tirs, leurs auteurs et un éventuel bilan humain restent à établir.
L’épisode illustre néanmoins les difficultés auxquelles les autorités sont confrontées lorsqu’elles cherchent à réaffirmer leur présence dans une zone où des acteurs armés continuent de jouer un rôle sécuritaire.
Le contraste est ainsi saisissant : alors que les autorités se réunissaient pour réfléchir au rétablissement de l’autorité publique, des habitants signalaient parallèlement des tirs dans plusieurs quartiers de la ville.

Des rebelles de l’AFC-M23 lourdement armés assurent la sécurité de Corneille Nangaa, coordonnateur politique de l’AFC-M23, et de Bertrand Bisimwa, président du M23 et dirigeant politique de la coalition. Une partie du Sud-Kivu est contrôlée par l’AFC-M23. © SOS Médias Burundi
Les barrières, un défi pour l’autorité de l’État
La question des barrières routières constitue un autre défi majeur.
Des témoignages recueillis ces dernières semaines font état de plusieurs points de contrôle tenus par des milices Wazalendo sur certains axes du Sud-Kivu, notamment dans la région d’Uvira. Des voyageurs affirment avoir été sollicités financièrement lors de leur passage.
Ces pratiques sont dénoncées par des citoyens et certains responsables, qui considèrent ces prélèvements comme une atteinte aux prérogatives des institutions publiques.
Le problème n’est pas nouveau. Des appels ont déjà été lancés pour supprimer les barrières considérées comme illégales, tout en maintenant les postes nécessaires au contrôle et à la sécurisation des axes.
La question dépasse donc largement celle d’un simple barrage routier.
Qui contrôle les routes ? Qui peut contrôler les déplacements ? Qui est légalement habilité à percevoir des taxes ou autres prélèvements ?
Dans un État fonctionnel, ces prérogatives relèvent des institutions publiques légalement établies.
Les milices Wazalendo contestent les accusations
Des responsables de milices Wazalendo rejettent cependant les accusations selon lesquelles leurs barrières auraient principalement pour objectif de collecter de l’argent auprès de la population.
Selon leurs déclarations rapportées localement, ces points de contrôle répondraient avant tout à des impératifs sécuritaires : contrôler les passagers, surveiller les mouvements et sécuriser certains axes considérés comme sensibles.
Cette version est contestée par des voyageurs et des habitants qui affirment avoir été soumis à des paiements lors de leurs déplacements.
La controverse met en évidence une difficulté institutionnelle majeure. Les milices Wazalendo sont présentées comme participant à la défense de certains territoires aux côtés des forces gouvernementales. Mais leur présence sur les axes routiers soulève également la question de leur encadrement et des limites de leurs prérogatives.
Le problème est donc aussi de savoir qui commande, qui contrôle et qui répond des actes commis sur le terrain.
Plusieurs centres de pouvoir
Le rétablissement de l’autorité de l’État ne se résume toutefois pas à la suppression des barrières.
Dans plusieurs parties du Sud-Kivu, les institutions provinciales doivent composer avec la présence ou l’influence de groupes armés, tandis que le contrôle du territoire demeure fragmenté.
En septembre, Bukavu reste sous contrôle de l’AFC-M23, alors que les autorités provinciales favorables au gouvernement poursuivent leur administration depuis Uvira.
Cette réalité complique toute affirmation selon laquelle l’autorité de l’État serait déjà pleinement rétablie dans l’ensemble de la province.
Restaurer l’autorité de l’État signifie aussi être capable d’administrer le territoire, d’y déployer la police et la justice, d’assurer la sécurité, de percevoir légalement les recettes publiques et de garantir l’accès aux services essentiels.
Comment accomplir ces missions lorsque le contrôle territorial reste disputé ?

Des miliciens locaux attaquent les positions du M23 à Bashali, dans le Nord-Kivu. Une partie du Sud-Kivu est contrôlée par des milices locales Wazalendo soutenues par Kinshasa. © SOS Médias Burundi
La justice, autre test de l’autorité
La capacité de la justice à faire appliquer les décisions publiques constitue également un élément déterminant.
Des critiques portent sur la capacité des institutions à poursuivre effectivement les personnes impliquées dans des actes illégaux ou appartenant à des groupes armés.
Lorsque des personnes arrêtées sont libérées sous l’effet de pressions communautaires ou politiques, cela peut renforcer chez certains habitants le sentiment que l’État peine à faire respecter ses décisions.
La restauration de l’autorité publique passe donc aussi par une chaîne judiciaire fonctionnelle : arrestation dans le respect de la loi, enquête, poursuites, jugement et exécution des décisions judiciaires.
Sans cette capacité, la présence physique d’un représentant de l’État ne garantit pas nécessairement l’exercice effectif de son autorité.
Des intérêts économiques autour des barrières
La dimension économique ne peut pas non plus être écartée.
Dans certaines zones, les barrières routières peuvent constituer une source de revenus pour ceux qui les contrôlent. Commerçants, transporteurs et voyageurs peuvent être confrontés à plusieurs prélèvements au cours d’un même trajet.
Certains observateurs évoquent également l’existence possible de réseaux économiques ayant intérêt au maintien de mécanismes permettant de contourner certaines obligations fiscales ou douanières.
Ces accusations doivent toutefois être établies au cas par cas. Elles ne permettent pas d’affirmer que l’ensemble des commerçants ou des acteurs économiques soutiennent les barrières.
Elles montrent néanmoins que la question de l’autorité de l’État est aussi liée au contrôle des ressources et des flux économiques.
Un défi qui dépasse Uvira
L’enjeu ne concerne pas uniquement Uvira.
Les mêmes interrogations se posent dans plusieurs territoires du Sud-Kivu : présence des groupes armés, contrôle des routes, fiscalité, sécurité des populations, justice, accès aux services publics et capacité des autorités à faire appliquer la loi.
Le retour de l’État ne peut donc pas être mesuré uniquement par la réouverture d’un bureau administratif ou l’installation d’un responsable local.
Il doit se traduire dans la vie quotidienne des habitants.
Une population pourra véritablement constater le retour de l’État lorsque les routes seront sécurisées, les barrières illégales démantelées, les services publics pleinement opérationnels, la justice accessible et les décisions des institutions effectivement appliquées.
Le véritable test commence maintenant
L’atelier d’Uvira constitue un cadre de réflexion sur la restauration de l’autorité publique. Mais un atelier, aussi important soit-il, ne constitue pas en lui-même une restauration de l’État.
Le véritable test se trouve sur le terrain.
Il faudra notamment mesurer la capacité des autorités à supprimer les barrières illégales, à encadrer les milices Wazalendo, à garantir la libre circulation des personnes et des marchandises, à assurer la sécurité des citoyens et à rétablir les services publics dans les zones où ils sont absents ou fortement affaiblis.
Le gouvernement a lancé un processus. Les populations attendent désormais des résultats concrets.
Au Sud-Kivu, l’autorité de l’État ne se mesurera ni au nombre de réunions organisées ni aux déclarations officielles, mais à la capacité des institutions publiques à exercer effectivement leurs pouvoirs sur le terrain.
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Photo : Un check-point des Casques bleus de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) à Uvira, dans le Sud-Kivu, une zone marquée par la présence de milices soutenues par Kinshasa et de groupes armés, identifiés ou non. © SOS Médias Burundi
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