Requiem pour le CNC

Requiem pour le CNC

La nation ne meurt pas, les hommes oui. Pas besoin d’être un génie pour le savoir. La nation, elle, demeure, continuité de l’Etat oblige. Avec elle, ses institutions. Mais celles-ci, tout comme la nation, peuvent paraître être là, mais rien qu’en épouvantails. C’est malheureusement le cas du Burundi aujourd’hui à terre, si pas en dessous, et ses services publics. « Publics », oh non ! Car nos institutions, aussi triste que cela puisse paraître, ont depuis bien longtemps démissionné de leur mission de servir « le public », et donc les citoyens burundais. Et c’est ainsi qu’elles s’en vont. Sans crier gare. Le cas du Conseil national de la communication (CNC) en est une illustration parfaite (par Franck Kaze, journaliste burundais en exil) (SOS Médias Burundi)

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J’ai longtemps hésité entre deux titres : « Domine, dominée ? » ou « Requiem pour le CNC » ? Tellement les deux me sont venus à l’esprit au même moment, se bousculant comme des dés dans une boîte étroite agitée par une main experte. Il faut dire que le discours de la première et le document du second, sont survenus le même jour, c’est-à-dire jeudi dernier. Mais en mesurant la portée des actes posés par Domine Banyankimbona et Vestine Nahimana, c’est la seconde qui a remporté les suffrages.
La question que vous vous posez : « Oui, pour Vestine, c’est presqu’évident qu’il y a bien des choses à dire, et même à redire. Mais Domine, que vient-elle faire là-dedans ? »
Tenez ! Et je vais vous étonner : vous avez tapé dans le mille !
Surtout que les propos de la ministre de la Justice, peuvent paraître anodins, voire positifs et même encourageants.
Mais un mot, tout de même, sur « Domine, dominée ? ». Histoire de ne pas vous laisser sur votre soif.
Les propos que je soumets ci-dessous à votre lecture, ont été tenus par la ministre de la Justice à Muyinga le 6 juin, dans une réunion avec le personnel du secteur de la justice, en présence d’habitants de cette province. Ces derniers venaient de se plaindre auprès de la ministre que les magistrats de Muyinga se distinguent par la corruption, qu’aucun dossier n’est traité tant que les justiciables ne leur versent pas de l’argent.

« Aujourd’hui, le principe est de faire de la corruption une ligne à ne pas franchir. Il faut cesser avec les pots-de-vin. Si les choses restent tel quel dans la justice, où la population affirme que les juges sont corrompus, en votre présence, n’est-ce pas honteux ? Alors, chers juges, dans notre politique du développement, il faut que nous changions, d’abord en arrêtant avec la corruption, et en cessant le favoritisme, parce que c’est ce qui handicape le secteur de la justice. Au lieu de vous adonner à la corruption, je vous suggère de vous associer et d’initier des activités qui peuvent vous mener au développement », a lancé Domine Banyankimbona.
Wow ! A première vue, l’on est tenté d’applaudir des deux mains, et de l’en féliciter. N’est-ce pas ! Mais analysons de plus près la dernière phrase : « Au lieu de vous adonner à la corruption, je vous suggère de vous associer et d’initier des activités qui peuvent vous mener au développement ».
Cela ne vous inspire rien ? A moi, si.
Dans le fond, elle leur dit : « Vous avez péché, vous péchez, c’est bien. Maintenant, on oublie tout ça. Arrêtez ! »
Mais les mots à eux seuls ne suffisent pas. Si vous la regardez dans le journal de la RTNB _ eh oui, parce qu’il m’arrive quand même de la regarder _ du dimanche 9 juin, vous constaterez qu’elle n’en est aucunement convaincue et qu’elle les supplie même.

Logiquement, je pense que la première chose et juste qu’elle aurait dû faire, c’était de décider de mener des enquêtes pour connaître les coupables et les sanctionner. Et ben, pour elle, il faut juste passer l’éponge. C’est à peine si elle ne leur dit pas : « Ce n’est pas grave. Continuez, mais n’en faites quand même pas trop ».
J’exagère ? Peut-être. Mais que voulez-vous qu’il s’en suive, lorsqu’un crime est dénoncé en présence des criminels et qu’au lieu de les tenir pour coupables et de les punir pour leur méconduite, on leur dit, avec le sourire, que « la vie continue ».
Pauvres justiciables de Muyinga, et sans doute d’ailleurs dans le pays.
Mais bon, ça, c’était juste l’entrée, passons au plat de résistance : le CNC !
Qu’elle est triste, la nouvelle ! Le Conseil de la communication qui se consume, qui se meurt, et qui s’enterre vivant. « Mais, voyons, Franck, le CNC est en agonie depuis longtemps », me direz-vous.
Je vous le concède. Mais avec la mise en garde du Conseil sortie le 6 juin contre le journal Iwacu sonne comme le glas.
Premièrement parce que le texte signé par Vestine Nahimana, sa vice-présidente, n’a aucun sens, parce qu’elle s’en prend à trois articles qui ne sont autre que des opinions, certes qui portent sur des faits, mais qui n’expriment que la pensée de leurs auteurs. Le journal lui-même le précise, dans rubrique « Opinion », que les propos rapportés par le journal « n’engagent que leurs auteurs ».
En outre, que ce soit l’interview d’avec le professeur Julien Nimubona, le billet d’Antoine Kaburahe « En attendant l’Eden » ou mon article « Burundi : où es-tu ? », tous relatent des réalités que les plus hautes autorités elles-mêmes, par moment, avouent, souvent à demi-mots, parfois ouvertement.
Le CNC était-il au courant de ce qui se tramait contre Pascal Ntakirutimana ?
Mais le pire dans tout cela, c’est d’avoir rendu publique ladite mise en garde, juste au lendemain de la tentative d’enlèvement du journaliste Pascal Ntakirutimana, responsable du service politique au groupe de presse Iwacu, qui a interviewé le professeur Julien Nimubona. Simple coïncidence ? J’en doute.
Plusieurs éléments portent d’ailleurs à croire que le CNC était au fait de la tentative d’enlèvement dont Pascal Ntakirutimana a été victime.

Franck Kaze, journaliste burundais vivant en exil

D’abord le jour de la sortie de la mise en garde. Et puis, cela semble être passé inaperçu aux yeux du public : la mise en garde ne porte pas de date précise ! Elle est datée : « Bujumbura, le Juin 2024 ». Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Simplement que les deux actions, l’enlèvement et la mise en garde, étaient toutes en préparation au même moment, et que la mise en garde, en plan B, ne devait sortir que si le kidnapping, plan A, ratait. Ce qui fut le cas.
Seulement voilà, le CNC s’est lui-même piégé, ou par bénéfice du doute, a été piégé. Puisqu’en pesant entre la publication des opinions de gens et la tentative d’enlèvement du journaliste, qu’est-ce qui est plus grave ?
Le Conseil national de la communication aurait pu être malin en faisant semblant en sortant un communiqué qui condamne la tentative d’enlèvement et en sortir grandi, et, ensuite, quelque temps après, publier sa mise en garde qui aurait alors été, disons, plus tolérée. Quoi que…
Quand on ajoute son silence sur la persécution permanente que subissent les journalistes sur le sol burundais, particulièrement les emprisonnements de Floriane Irangabiye, condamnée injustement à dix ans de prison, et de Sandra Muhoza du journal en ligne La Nova, dont le directeur a d’ailleurs récemment été appelé à comparaître, avouez que ce CNC là est en train d’assassiner la liberté de la presse au Burundi.

Mais il ne se rend pas compte que cet acte de traitrise ignominieuse ne le laissera pas indemne et qu’il est même déjà en train de vivre son périssement.
Mourir, chère Vestine Nahimana et compagnie, n’a pas toujours le sens de disparaître. Il peut aussi signifier le regard que portent les autres sur vous, la perte de toute valeur, le creux que représente le CNC devenu une coquille vide.
Méditez juste ceci. Le meilleur que je vous souhaite est une résurrection. Mais elle n’est pas donnée dans un contexte où vous vous êtes déjà condamnés par votre aveugle et totale soumission à la machine répressive du pouvoir.

*Les articles d’opinion n’engagent pas notre rédaction

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Photo : Vestine Nahimana, présidente du CNC

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