Burundi : 63 ans après l’indépendance, une démocratie verrouillée et une population désabusée
SOS Médias Burundi
Tandis que le Burundi célèbre en grande pompe les 63 ans de son indépendance, le cœur n’est pas à la fête pour une grande partie de la population. Répression politique, paupérisation extrême, frontières fermées et justice instrumentalisée : les Burundais dénoncent un pouvoir sourd à leurs douleurs, une indépendance vidée de son sens, et une démocratie sous cadenas.
Dans toutes les provinces, le même constat revient comme un refrain amer : la démocratie s’est effondrée, le régime gouverne par la peur et l’opposition est muselée. Le CNDD-FDD, au pouvoir depuis plus de vingt ans, est accusé d’avoir confisqué les acquis démocratiques des années 1990. L’espace politique est verrouillé, sans réel débat ni contre-pouvoir.
Les dernières élections législatives et communales sont dénoncées par l’opposition comme une farce orchestrée. La coalition Burundi Bwa Bose parle d’un « hold-up électoral », tandis qu’Agathon Rwasa, figure historique du CNL écarté du scrutin, évoque un « coup d’État électoral » aux allures de putsch. Malgré les multiples contestations, la Cour constitutionnelle a validé les résultats, alimentant les accusations d’un système judiciaire inféodé à l’exécutif.
« Il n’y a plus ni séparation des pouvoirs ni indépendance des juges », déplore un cadre de l’Uprona. Dans les villes comme dans les campagnes, la peur règne, alimentée par un appareil sécuritaire omniprésent.
À Gitega, capitale politique, une commerçante résume le désespoir ambiant :
« On nous demande de danser pour célébrer l’indépendance, mais nos assiettes sont vides et nos enfants n’ont pas de médicaments. Quelle indépendance ? »
Un pays étranglé par la crise économique
Sur le front économique, la situation est alarmante. Avec une inflation proche de 45 %, selon un expert en macroéconomie, le pouvoir d’achat des Burundais s’effondre. L’agriculture, principale source de subsistance dans le pays, stagne, faute de politique cohérente.
À Rugombo, dans la province de Cibitoke, un habitant témoigne :
« Nous n’avons plus de quoi nourrir nos familles. Même les produits les plus basiques deviennent inaccessibles. »
La corruption, quant à elle, est décrite comme endémique, touchant jusqu’aux administrations locales. Les détournements de fonds publics sont monnaie courante, aggravant l’état déjà critique des services de base.
Santé et éducation en chute libre
Le système de santé s’effondre : pénurie de médicaments, manque de personnel, hausse continue du taux de mortalité maternelle et infantile. Le tableau est sombre. L’éducation n’est pas épargnée. Dans les écoles secondaires, les infrastructures sont vétustes, et les manuels scolaires insuffisants.
« Le régime se vante de la souveraineté du pays, mais il échoue à offrir des services élémentaires à la population », s’indigne un enseignant de Kayanza.
Un jeune agriculteur de Cibitoke renchérit :
« On vit dans la peur permanente. Ce n’est pas la liberté que Rwagasore voulait pour nous. »
Une diplomatie en panne, des frontières verrouillées
Le pays vit également un isolement diplomatique inquiétant. Les tensions persistantes avec le Rwanda ont entraîné la fermeture prolongée de la frontière, une décision aux lourdes conséquences économiques pour les populations frontalières.
« Cette fermeture nous asphyxie », confie un enseignant de Kirundo, qui tirait autrefois l’essentiel de ses revenus d’activités transfrontalières.
Par ailleurs, la participation du Burundi au conflit contre le M23 en République démocratique du Congo suscite de vives critiques. Un ancien officier burundais dénonce l’engagement militaire comme « inutile et dangereux », appelant à un retrait immédiat. Il évoque les pertes humaines parmi les Imbonerakure, jeunes affiliés au parti au pouvoir, envoyés en première ligne.
Les idéaux de l’indépendance dévoyés
Les critiques contre le CNDD-FDD fusent de toutes parts. Un haut cadre du parti tente de défendre le bilan en évoquant un « processus électoral inclusif » et des avancées vers la souveraineté. Mais ces propos sont peu convaincants.
Un octogénaire, ancien militant de l’Uprona, tranche :
« Ce régime a trahi les idéaux de Louis Rwagasore. Les Accords d’Arusha prévoyaient un pouvoir partagé, une paix durable. Tout cela a été bafoué. »
Rwagasore, figure emblématique de l’indépendance, rêvait d’un Burundi uni, libre et juste. Un rêve qui semble bien loin de la réalité actuelle.
Une démocratie sous la coupe de la terreur
Les organisations de défense des droits humains dressent un constat glaçant : tortures, enlèvements, exécutions extrajudiciaires. Une démocratie gérée par la terreur, selon leurs mots. L’un d’eux, présent dans le pays depuis plus de dix ans, redoute une « descente aux enfers » si la situation perdure.
Il observe aussi un phénomène silencieux mais révélateur : l’exode croissant des membres de l’opposition, contraints de fuir dans les pays voisins pour échapper à la répression. Une fuite qui trahit le désespoir d’une partie croissante de la population.
À Rumonge, dans le sud-ouest du pays, une habitante lance un cri du cœur :
« Nous n’avons pas besoin de discours. Nous avons besoin de changements concrets. C’est cela, l’indépendance véritable. »
Un pouvoir déconnecté des réalités
Pourtant, le président Évariste Ndayishimiye continue d’afficher un optimisme imperturbable. Il affirme que « le Burundi n’a jamais été aussi souverain et les Burundais n’ont jamais été aussi bienheureux ».
Des propos jugés insultants par ses détracteurs, qui l’accusent d’être totalement déconnecté des réalités du peuple.
« Il se moque ouvertement de nos souffrances », lâche un enseignant de Bujumbura.
À 63 ans, le Burundi célèbre une indépendance de façade. La liberté, la justice et la dignité restent des idéaux à reconquérir.
________________________________________________
Photo : Le président Évariste Ndayishimiye passe les troupes en revue lors des célébrations de la fête de l’indépendance dans la ville commerciale Bujumbura, le 1er juillet 2022. © SOS Médias Burundi
You might also like
Bubanza(Gihanga): Probable passage d’hommes armés en provenance de la RDC
Des habitants de la commune de Gihanga s’inquiètent des infiltrations des bandes armées en provenance de la République Démocratique du Congo chaque jour. Les forces de sécurité à Bubanza tranquillisent
Le Burundi s’est doté d’un nouveau gouvernement
Le Burundi a un nouveau gouvernement depuis hier soir. Cinq ministres ont été reconduits au moment où certains ministères ont été fusionnés. C’est le cas de celui de la sécurité
Des provinces rivalisent pour offrir des dons au candidat du CNDD-FDD
Évariste Ndayishimiye, candidat présidentiel du CNDD-FDD s’était rendu ce samedi en province de Bujumbura (ouest du Burundi). En plus de plusieurs paniers de vivres et régimes de bananes, il a
