Scandale des engrais au Burundi : milliards réclamés, responsabilités floues et paysans en otage

Scandale des engrais au Burundi : milliards réclamés, responsabilités floues et paysans en otage

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 2 janvier 2026 –Depuis la fin du mois de décembre 2025, un scandale aux lourdes implications financières et politiques secoue le secteur agricole burundais. Un bras de fer oppose le ministère burundais des Finances à l’entreprise FOMI (Fertilisants organo-minéraux), autour de dizaines de milliards de francs burundais réclamés à l’État, de soupçons persistants de mauvaise gestion et de détournements, alors que les engrais restent introuvables sur le terrain. Une crise institutionnelle aux conséquences directes pour des milliers d’agriculteurs, aujourd’hui pris en otage d’un conflit au sommet de l’État.

Le ministère des Finances tire la sonnette d’alarme

Le 27 décembre, devant le Sénat, le ministre des Finances, Alain Ndikumana, a livré des déclarations jugées alarmantes. Il affirme que la société FOMI réclame à l’État plus de 50 milliards de francs burundais correspondant à des engrais distribués au-delà des quantités prévues dans les contrats signés. À cela s’ajouteraient plus de 24 milliards de FBu que la population devrait supporter pour l’année 2024.

Le ministre dénonce une « indiscipline budgétaire exagérée » et s’interroge sur l’origine des fonds nécessaires pour honorer de telles sommes, non prévues par la loi budgétaire. Il met également en cause la gestion des stocks d’engrais sur le terrain, affirmant que les responsables provinciaux des stocks relèveraient de la FOMI et non du ministère de l’Agriculture, comme cela est souvent avancé.

Pour restaurer la transparence, Alain Ndikumana propose que les engrais soient placés sous la responsabilité directe des gouverneurs de province, chargés d’en assurer la traçabilité et la reddition des comptes. Il assure ne pas s’opposer au programme national des engrais, mais plaide pour une organisation plus rigoureuse, affirmant subir des pressions et des menaces dans ce dossier.

FOMI contre-attaque et rejette les accusations

Quatre jours plus tard, le 31 décembre, la FOMI a tenu une conférence de presse pour réfuter point par point les accusations du ministre. Son directeur général adjoint, Hermenegilde Manyange, affirme que les avenants signés reposent sur un protocole d’entente clair entre les ministères des Finances et de l’Agriculture, notamment sur les quantités à produire.

Des policiers supervisent la distribution d’engrais chimiques sur un point de vente de fertilisants à Bubanza dans l'ouest du Burundi, juillet 2022
Des policiers supervisent la distribution d’engrais chimiques sur un point de vente de fertilisants à Bubanza dans l’ouest du Burundi, juillet 2022. © SOS Médias Burundi

Il reconnaît toutefois que la pénurie de devises constitue un frein majeur à la production, tout en assurant que l’entreprise fait « tout son possible » pour maintenir ses activités. Dans un ton offensif, il reproche au ministre de ne pas avoir cherché à clarifier la situation directement avec la FOMI, préférant, selon lui, présenter devant les élus des « rapports erronés ».

Hermenegilde Manyange estime que le ministre des Finances aurait « dépassé les limites », suggérant que cette situation serait liée à sa nouveauté à la tête du ministère, ses prédécesseurs comprenant, selon lui, parfaitement le fonctionnement du circuit des engrais. La FOMI craint que ce climat de suspicion ne décourage la seule entreprise locale du secteur, alors même qu’elle cherche à s’imposer sur les marchés internationaux.

Agriculteurs pris en otage d’une querelle institutionnelle

Pendant que les institutions s’affrontent, les agriculteurs burundais dénoncent une réalité bien plus concrète : des engrais payés mais introuvables. De nombreux cultivateurs affirment avoir versé de l’argent depuis plusieurs mois pour la saison culturale A, sans jamais recevoir les fertilisants promis, compromettant gravement leurs récoltes et accentuant l’insécurité alimentaire.

Un homme sort des sacs d'engrais chimiques d'un dépôt à Bubanza
Un homme sort des sacs d’engrais chimiques d’un dépôt à Bubanza © SOS Médias Burundi

La FOMI promet une régularisation prochaine, mais sur le terrain, l’incertitude demeure.

La société civile exige des enquêtes indépendantes

Face à la gravité de la situation, l’Association Action des Burundais pour la reconstruction de l’Afrique (ABA) est montée au créneau. Lors d’un point de presse tenu le 29 décembre, son représentant légal, Jean Bosco Ndereyimana, a appelé à une enquête approfondie sur la gestion des fonds publics accordés à la FOMI.

Il juge les propos du ministre des Finances particulièrement inquiétants, estimant qu’ils laissent planer des soupçons de mauvaise gestion, voire de détournements, dans un secteur vital pour l’économie nationale. L’ABA dénonce un manque de patriotisme chez certains gestionnaires publics, accusés de piller les ressources de l’État.

Dans le même sens, l’ONG PARCEM (Parole et Action pour le réveil des consciences et le changement des mentalités), par la voix de son représentant légal Faustin Ndikumana, réclame la mise en place d’une commission indépendante pour enquêter sur ce qu’il qualifie de « tricheries graves et honteuses » à l’usine FOMI. Il s’interroge sur la poursuite des décaissements de milliards de francs burundais alors que les engrais restent insuffisants et rarement disponibles à temps.

Faustin Ndikumana évoque également des soupçons de collusion entre certains hauts responsables de l’État et des opérateurs économiques influents, qui imposeraient leurs intérêts personnels au sommet du pouvoir, au détriment du bien commun.

Un avenant contractuel au cœur du contentieux

Lors d’une session extraordinaire du Sénat, le ministre des Finances a révélé que la FOMI lui avait soumis un avenant contractuel portant sur les saisons culturales B et C 2025 ainsi que C 2024, avec des quantités supérieures à celles prévues dans le contrat initial.

Un homme tente de sauver sa récolte dans une région où semences et engrais chimiques se font cruellement rares. Octobre 2025. © SOS Médias Burundi

Selon des juristes consultés, un avenant présenté après l’exécution partielle ou totale d’un contrat ne s’impose pas automatiquement à l’État. Le refus de signature du ministre serait donc juridiquement fondé, afin d’éviter des paiements non autorisés par la loi budgétaire et passibles de poursuites pour paiement irrégulier ou détournement de fonds.

Une crise révélatrice d’un malaise plus profond

Cette affaire intervient dans un climat déjà tendu. Le 26 décembre, lors d’une émission publique, le président de la République, Évariste Ndayishimiye, a reconnu l’existence de détournements d’intrants agricoles par certaines autorités, qui les revendraient à l’extérieur du pays — une déclaration qui renforce les soupçons et l’exigence de vérité.

Entre accusations croisées, soupçons de mauvaise gouvernance et pénurie persistante d’engrais, une question demeure : qui dit vrai dans le dossier FOMI ?
En attendant des enquêtes crédibles et des décisions claires, ce sont les agriculteurs burundais qui continuent de payer le prix fort d’un scandale d’État aux conséquences agricoles et sociales majeures.

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Photo : Prêtant serment devant l’Assemblée nationale le 6 août 2025, Alain Ndikumana, ministre burundais des Finances, est aujourd’hui au cœur du bras de fer sur la distribution des engrais. © SOS Médias Burundi

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