Unité nationale au Burundi : 35 ans après, un mythe qui résiste mal à la réalité

Unité nationale au Burundi : 35 ans après, un mythe qui résiste mal à la réalité

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 5 février 2026 – Instituée dans un contexte marqué par de profondes fractures sociales et politiques, l’unité nationale demeure l’un des piliers du discours officiel au Burundi. Trente-cinq ans après l’adoption de la Charte de l’unité nationale, initiée par feu le président Pierre Buyoya à la suite des violences de 1988, l’idéal de cohésion sociale continue toutefois de susciter interrogations et frustrations, dans un pays encore confronté à des discriminations persistantes, à de fortes inégalités sociales et à une gouvernance largement contestée.

À Bujumbura, la capitale économique du Burundi, le monument de l’unité nationale se dresse comme un symbole fort de réconciliation et de vivre-ensemble. Mais pour de nombreux citoyens, cette unité célébrée chaque année reste davantage visible dans les discours officiels que dans la réalité quotidienne. Pour eux, le fossé demeure béant entre les principes inscrits dans la Charte et l’expérience vécue par une large frange de la population.

La Charte de l’unité nationale est née dans le sillage des massacres de 1988 dans les anciennes communes de Ntega et Marangara, aujourd’hui situées dans la province de Butanyerera, au nord du Burundi. Ces événements tragiques, qui ont profondément traumatisé la société burundaise, ont fait plus de 30 000 morts selon des estimations des Nations unies. Face à l’ampleur du drame, les autorités de l’époque avaient affiché la volonté de prévenir de nouvelles fractures et de promouvoir la cohésion nationale.

Trente-cinq ans plus tard, plusieurs acteurs de la société civile estiment que cette ambition reste largement inachevée. Pour Faustin Ndikumana, directeur national de la PARCEM (Parole et Actions pour le réveil des consciences et l’évaluation des mentalités), l’unité nationale demeure « invisible tant qu’il y a un traitement inégal des citoyens et une discrimination dans la gouvernance ».

Il cite notamment l’absence d’une mémoire nationale véritablement partagée comme l’un des principaux obstacles à la réconciliation. « Aujourd’hui, il n’existe pas de date commune pour commémorer certaines pages de l’histoire du pays. Certains Burundais célèbrent leurs dates, tandis que d’autres ne s’y reconnaissent pas », déplore-t-il. Selon lui, cette situation traduit un manque de volonté politique à rassembler l’ensemble des citoyens autour d’une histoire commune.

Faustin Ndikumana pointe également la mauvaise gestion des biens publics comme un facteur majeur de fragilisation de l’unité nationale. Il dénonce le comportement de certains responsables qui, profitant de leurs positions, s’approprient les ressources de l’État au détriment de l’intérêt général. Pour le directeur de la PARCEM, une lutte réelle contre la corruption et l’impunité est indispensable pour restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés.

Un constat partagé par Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME). Il estime que l’unité nationale reste menacée par l’absence de débats francs sur des questions sensibles qui continuent de « hanter le pays ». « Dans un pays où la misère est généralisée, le gâteau national est accaparé par une poignée d’individus », affirme-t-il.

Selon Gabriel Rufyiri, la répartition inégale des richesses nationales, les injustices sociales et les discriminations observées dans certains recrutements constituent de véritables bombes à retardement pour la cohésion sociale. Il souligne que la célébration annuelle de la fête de l’Unité nationale ne saurait suffire sans une mise en œuvre effective des principes contenus dans la Charte.

Au sein de la population, le désenchantement est tout aussi palpable. À Bujumbura, plusieurs habitants interrogés estiment que l’unité nationale « existe seulement dans les écrits ». « Comment parler d’unité alors qu’une grande partie de la population vit dans la peur du lendemain ? », s’interroge un citoyen. Un autre ajoute : « Il est difficile de parler d’unité nationale dans un pays où la discrimination se fait encore sentir dans certains secteurs ».

Malgré ce tableau critique, certains Burundais reconnaissent néanmoins l’existence de valeurs de solidarité et d’entraide qui continuent de s’exprimer dans la vie quotidienne. Pour eux, le principal défi réside moins dans les relations entre citoyens que dans celles entre les autorités et la population, souvent marquées par la primauté des intérêts personnels au détriment de l’intérêt général.

Trente-cinq ans après son adoption, la Charte de l’unité nationale continue ainsi d’incarner à la fois un idéal et une source de frustrations. Pour de nombreux observateurs, seule une gouvernance équitable, inclusive et respectueuse des droits de tous permettra de transformer cette promesse d’unité en une réalité vécue par l’ensemble des Burundais. Chaque année, le 5 février, cette quête d’unité est rappelée à travers une journée fériée dans la petite nation de l’Afrique de l’Est.
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Photo : Le monument de l’unité nationale, érigé sur la colline de Vugizo dans la ville commerciale Bujumbura, symbolise l’espoir d’un vivre-ensemble encore fragile pour de nombreux Burundais. © SOS Médias Burundi

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