Rapatriés mais menacés : des réfugiés accusent des réseaux politico-sécuritaires de bloquer la restitution de leurs terres

Rapatriés mais menacés : des réfugiés accusent des réseaux politico-sécuritaires de bloquer la restitution de leurs terres

SOS Médias Burundi

Makamba, 31 mai 2026 – Derrière les retours massifs de réfugiés burundais en provenance de la Tanzanie se dessine une réalité beaucoup plus complexe que les discours officiels sur les « retours volontaires » et la réintégration. De nombreux rapatriés affirment aujourd’hui vivre dans la peur de retrouver leurs terres occupées, de subir des intimidations ou de faire face à des accusations politiques lorsqu’ils tentent de reprendre possession de leurs biens.

À travers des témoignages recueillis auprès de rapatriés, d’acteurs communautaires et de personnes impliquées dans leur accueil, un phénomène revient avec insistance : la crainte de réseaux politico-sécuritaires locaux accusés d’entraver la restitution de terres abandonnées durant les années d’exil.

Des rapatriés qui évitent leurs villages d’origine

Selon plusieurs sources, une partie importante des réfugiés revenus de la Tanzanie ne retourne pas dans ses communes ou provinces d’origine.

Beaucoup choisissent plutôt de s’installer dans les communes frontalières de Nyanza, Makamba, Giharo ou encore dans certaines localités de Musongati dans la province de Burunga, au sud du pays, frontalière avec la Tanzanie.

Officiellement, certains expliquent ce choix par la proximité avec la Tanzanie ou par la recherche de meilleures opportunités économiques. Mais selon plusieurs témoins, les raisons réelles sont souvent beaucoup plus profondes.

« Beaucoup préfèrent vivre dans des endroits où personne ne les connaît. Ils ont peur de retrouver ceux qui occupent aujourd’hui leurs terres ou ceux qui les accusaient autrefois », explique une personne impliquée dans l’accueil des rapatriés.

Des réfugiés contraints de retourner dans leur pays après la destruction de leurs habitations dans le camp dénoncent des conditions de retour difficiles © SOS Médias Burundi

Des accusations visant des réseaux politico-sécuritaires

Les témoignages recueillis par SOS Médias Burundi évoquent régulièrement des terres occupées, revendues ou disputées durant l’absence des réfugiés.

Plusieurs rapatriés accusent certains responsables administratifs locaux, des cadres influents du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, ainsi que des agents du Service national de renseignement (SNR) d’avoir profité de leur exil pour s’approprier des biens fonciers ou empêcher leur restitution.

Selon ces récits, certains rapatriés qui réclament leurs propriétés seraient confrontés à des menaces, à des convocations répétées ou à des accusations liées à la crise politique de 2015, déclenchée par le troisième mandat controversé de feu le président Pierre Nkurunziza, une crise qui a poussé à l’exil près d’un demi-million de Burundais.

Un habitant affirme avoir accueilli un rapatrié revenu dans sa commune natale :

« Dès son arrivée, il a retrouvé l’homme qui occupait sa terre toujours en fonction dans l’administration communale. Celui-ci l’a menacé de mort. On lui répétait qu’il était recherché pour avoir participé aux manifestations de 2015. Pourtant c’était faux. J’ai finalement dû l’aider à quitter discrètement la province. »

Selon cette source, le rapatrié concerné venait de la commune de Mutaho, dans la province de Gitega, au centre du Burundi.

D’autres témoignages font état d’accusations politiques utilisées pour décourager les revendications foncières et pousser certains rapatriés à abandonner leurs démarches.

Des bus ramenant des réfugiés burundais arrivent à la frontière entre le Burundi et la Tanzanie, en province de Buhumuza, à l’est du Burundi, février 2026. Les réfugiés dénoncent des conditions de retour difficiles et des incertitudes quant à leur prise en charge. ©SOS Médias Burundi
Des bus ramenant des réfugiés burundais arrivent à la frontière entre le Burundi et la Tanzanie, en province de Buhumuza, à l’est du Burundi, février 2026. Les réfugiés dénoncent des conditions de retour difficiles et des incertitudes quant à leur prise en charge. ©SOS Médias Burundi

Une peur qui redessine la géographie des retours

Cette situation contribue à modifier profondément les mouvements de réinstallation des réfugiés.

Au lieu de rejoindre leurs collines natales, de nombreux rapatriés préfèrent désormais vivre dans des centres urbains ou dans des localités frontalières où ils peuvent reconstruire leur vie loin des conflits.

Pour eux, retourner au village signifie souvent :

  • affronter des litiges fonciers complexes
  • faire face à des autorités locales perçues comme hostiles
  • subir des intimidations
  • perdre définitivement leurs terres
  • ou être exposés à des accusations politiques

« Certains vivaient paisiblement en Tanzanie depuis des années. Ici, ils retrouvent parfois des réseaux qui contrôlent la terre, l’administration, l’information et parfois même la sécurité », explique un acteur communautaire.

Selon plusieurs observateurs, cette réalité alimente une méfiance grandissante envers les institutions locales chargées de régler les différends fonciers.

Les plus vulnérables particulièrement exposés

La situation est encore plus préoccupante pour les rapatriés considérés comme vulnérables.

Il s’agit notamment des personnes âgées, des personnes vivant avec un handicap, des malades chroniques, des personnes sans terres ni attaches familiales ainsi que des enfants non accompagnés.

Selon plusieurs responsables administratifs, des discussions seraient en cours entre le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) afin de mettre en place des « villages de paix » dans la région de Burunga pour accueillir ces catégories de personnes.

Toutefois, sur le terrain, plusieurs acteurs humanitaires estiment que les besoins dépassent largement les capacités actuelles d’assistance et d’accueil.

Des escroqueries dénoncées dans les camps en Tanzanie

Les difficultés ne commencent pas toujours au moment du retour.

Plusieurs témoignages recueillis dans les camps de réfugiés de la Tanzanie dénoncent également l’existence de réseaux d’escroquerie qui auraient promis des réinstallations en Europe contre d’importantes sommes d’argent.

Des intermédiaires auraient prétendu disposer de contacts privilégiés auprès du HCR ou d’autres organisations internationales afin d’obtenir des départs vers l’Europe.

« Certains ont vendu leurs parcelles ou tous leurs biens pour payer ces démarches. Aujourd’hui ils n’ont ni départ, ni maison, ni terres », raconte un témoin.

Aucune implication officielle des agences humanitaires n’a toutefois été établie dans ces pratiques.

Une pression croissante dans les communes d’accueil

L’arrivée de milliers de rapatriés exerce également une pression économique importante dans certaines communes du sud et de l’est du pays.

À Nyanza, Makamba et Musongati notamment, des habitants évoquent une hausse des loyers, une augmentation des prix des denrées alimentaires et une aggravation de la précarité.

Des responsables communautaires signalent également une augmentation de certains phénomènes sociaux liés à la pauvreté et au manque d’opportunités économiques.

Des réfugiés lors d’une opération de vérification au camp de Nakivale, où plusieurs rapatriés burundais ont dû se rendre après des déplacements forcés et des conditions de vie difficiles dans les zones d’accueil. © SOS Médias Burundi

Une crise humaine encore largement ignorée

Alors que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et le Programme alimentaire mondial (PAM) poursuivent leurs opérations d’assistance et de réintégration, plusieurs observateurs estiment que les causes profondes de la vulnérabilité des rapatriés demeurent insuffisamment prises en compte.

Conflits fonciers, accusations politiques, abus de pouvoir locaux, absence de mécanismes de protection efficaces et sentiment d’insécurité continuent d’alimenter les inquiétudes.

Les projets de « villages de paix » pourraient offrir une solution à certaines personnes sans terres ni soutien familial. Mais pour beaucoup de rapatriés, une question demeure :

Comment reconstruire une vie lorsque l’on craint de retourner chez soi ?

Pour nombre de Burundais revenus de la Tanzanie, l’exil ne s’est pas réellement terminé. Il a simplement changé de visage.

Un cycle d’exil qui se poursuit

Ces dernières semaines, SOS Médias Burundi a obtenu confirmation de plusieurs milliers de rapatriés burundais ayant repris le chemin de l’exil vers les camps en Ouganda, au Rwanda et au Kenya, après avoir été expulsés de la Tanzanie. Certains étaient déjà arrivés dans leurs régions d’origine, tandis que d’autres se trouvaient encore dans les centres d’accueil au moment de leur départ. Le camp de Nduta, qui comptait plus de 76 000 réfugiés il y a quelques années, a été définitivement fermé le 30 avril dernier, à la suite d’un accord entre les gouvernements burundais et tanzanien ainsi que le HCR.

De son côté, le camp de Nyarugusu, qui abrite encore environ 22 000 réfugiés burundais ainsi que plus de 88 000 réfugiés congolais, devrait fermer d’ici fin juillet, du moins pour la population burundaise. Plusieurs organisations de défense des droits humains et des réfugiés continuent toutefois de dénoncer un processus de rapatriement qu’elles qualifient de forcé, estimant qu’il serait contraire aux dispositions de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés.

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Photo : Une pancarte à l’entrée du village de paix de Mayengo, à Rumonge, dans la province de Burunga, un site qui accueille des rapatriés © SOS Médias Burundi

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