Butanyerera : commerçants et fonctionnaires contraints de financer l’armée et les Imbonerakure
SOS Médias Burundi
Kirundo, 8 janvier 2026 – Depuis mardi dernier, une campagne de recouvrement financier est menée dans la commune élargie de Kirundo, dans la province de Butanyerera, au nord du Burundi. Selon plusieurs sources locales, cette contribution est présentée comme un soutien aux bataillons militaires en renfort et aux Imbonerakure, membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti présidentiel, déployés le long de la frontière burundo-rwandaise.
La commune élargie de Kirundo regroupe les anciennes communes de Kirundo, Vumbi, Bugabira et Ntega. L’opération touche aussi bien les commerçants que certains fonctionnaires de l’État.
Des recouvrements menés par des responsables du parti présidentiel
D’après les témoignages recueillis par SOS Médias Burundi, les collectes sont effectuées par des responsables locaux du CNDD-FDD, appuyés par des groupes d’Imbonerakure issus du centre-ville de Kirundo et des collines environnantes.
« Ils passent maison par maison, boutique par boutique. On nous dit clairement que c’est obligatoire », confie un commerçant sous couvert d’anonymat.
Un autre ajoute : « Ce ne sont pas des agents communaux, ce sont des responsables du parti accompagnés des Imbonerakure. »
Des montants variables, mais des pressions généralisées
Les sommes exigées varient selon la catégorie socio-professionnelle. Les commerçants et certains fonctionnaires affirment être contraints de verser entre 10 000 et 250 000 francs burundais, voire davantage. Les détenteurs de décrets ou d’ordonnances présidentielles pour leurs postes seraient particulièrement ciblés.
« On nous dit que si tu as un décret, tu dois donner des centaines de milliers, parfois même des millions. Il n’y a aucune discussion possible », déplore un fonctionnaire local.
Absence de reçus et climat de peur
L’un des points les plus préoccupants reste l’absence de reçus attestant les contributions. Plusieurs contribuables confirment avoir remis de l’argent sans aucune preuve écrite.
« On donne l’argent à la main, sans reçu. Demain, personne ne pourra prouver qu’il a déjà payé », s’inquiète un commerçant. La situation est aggravée par des menaces proférées contre ceux qui refusent de payer.
Menaces liées à l’accès aux services administratifs
Selon plusieurs sources, les récalcitrants risquent d’être privés de services administratifs essentiels au niveau communal ou des zones.
« Ils nous disent clairement que si tu ne contribues pas, tu n’auras plus aucun document au bureau communal ou de la zone », rapporte un habitant de Vumbi.
Cette situation crée un climat de peur et de résignation parmi la population, prise au piège entre obligations économiques et pressions politiques.
Concentration des forces dans la réserve naturelle de Murehe
Parallèlement, des informations font état d’une forte concentration de militaires et d’Imbonerakure dans la réserve naturelle de Murehe, en commune Busoni. Cette forêt, située à la frontière avec le Rwanda, serait devenue un point stratégique pour le déploiement des forces. Des habitants signalent des mouvements réguliers de groupes armés dans et autour de la réserve, accentuant les inquiétudes sécuritaires.
Contexte régional tendu
Du côté rwandais, un dispositif similaire serait également en place.
« Les soldats se regardent en chiens de faïence. Personne ne parle, personne ne bouge, mais tous sont prêts », rapportait un habitant de Busoni en décembre 2025.
Cette situation survient dans un contexte régional particulièrement tendu, marqué par l’évolution de la guerre dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Depuis mi-août 2022, plus de 29 000 soldats burundais ont été déployés aux côtés des FARDC, l’armée loyaliste du Congo, et des milices Wazalendo contre le M23. Après de lourdes pertes enregistrées en décembre, un nouveau redéploiement via le lac Tanganyika, depuis Rumonge, la ville portuaire située dans le sud-ouest du Burundi, est en cours.

Le Burundi et le Rwanda se surveillent mutuellement depuis 2015, dans un climat de méfiance persistante entre Gitega et Kigali, chacun accusant l’autre d’appuyer des groupes armés hostiles. Les frontières terrestres burundaises avec le Rwanda restent fermées depuis janvier 2024. Le président Évariste Ndayishimiye et le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, ont confirmé que la frontière restera fermée tant que le Rwanda abrite des putschistes impliqués dans la tentative de coup d’État de 2015.
Le M23, majoritairement composé de Tutsis congolais, est intégré à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante congolaise (CENI), qui plaide pour un État fédéral en RDC. Cette coalition contrôle aujourd’hui plusieurs territoires stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris les chefs-lieux des deux Kivus, Goma et Bukavu, ainsi que des sites miniers cruciaux, dont celui de Rubaya, sur le territoire de Masisi (Nord-Kivu), l’un des plus grands gisements mondiaux de coltan, fournissant une part significative du tantale mondial, un minerai stratégique utilisé dans l’industrie électronique et les nouvelles technologies.
Kinshasa impute à Kigali un soutien au M23, tandis que le Rwanda attribue à la RDC et au Burundi un appui aux FDLR, un groupe armé hutu rwandais, dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis en 1994.

Un rapport récent des experts des Nations Unies, qualifiés d’« imposteurs » par les autorités rwandaises, confirme la présence de 5 000 à 7 000 militaires rwandais aux côtés des rebelles du M23, malgré les démentis répétés de Kigali. Sur le terrain, les affrontements se poursuivent malgré l’accord de Washington, signé le 4 décembre 2025 sous médiation américaine entre le Rwanda et la RDC, auquel le Burundi a pris part en tant qu’observateur, représenté par le président Évariste Ndayishimiye.
L’accord prévoit notamment le désarmement des FDLR, que le président Félix Tshisekedi décrit comme « une force résiduelle réduite au banditisme », ne représentant plus de menace pour le Rwanda.
La région des Grands Lacs reste marquée par la présence de multiples groupes armés et par des tensions interétatiques persistantes. Les populations frontalières vivent suspendues à l’évolution de la situation en RDC, avec l’arrivée récente de près de 90 000 réfugiés congolais, aggravant la crise humanitaire dans la petite nation de l’Afrique de l’Est, qui avait déjà accueilli plus de 70 000 autres réfugiés congolais plus tôt dans l’année.
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Photo : une démonstration de force des Imbonerakure et des anciens combattants du CNDD-FDD, accompagnant les militaires le long de la frontière avec le Rwanda. ©SOS Médias Burundi
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