Burundi : derrière la FRAD, les craintes d’une recomposition discrète de l’armée
Bujumbura, 7 mai 2026 – La transformation du centre semencier public de Kigarika, en commune de Ruyigi dans la province de Buhumuza, à l’est de la petite nation de l’Afrique de l’Est, en camp de formation militaire de la FRAD (Force de Réserve et d’Appui au Développement) suscite de nombreuses interrogations au Burundi. Plus de 200 membres des Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD, le parti présidentiel, y suivent actuellement une formation militaire, selon plusieurs sources concordantes. Entre inquiétudes sur les équilibres au sein des forces de défense, impact sur la sécurité alimentaire et malaise des populations locales, cette reconversion alimente les débats dans un contexte marqué par l’héritage sensible des Accords d’Arusha.
Ces recrues ont été sélectionnées parmi plus de 900 militants du parti rassemblés fin février dans la région frontalière de Cibitoke, dans le nord-ouest du Burundi, après leur retour de la République démocratique du Congo. Avant leur transfert vers Ruyigi, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, leur a rendu visite et leur a remis une aide financière de 200 000 francs burundais chacun.
D’après des sources militaires, les jeunes en formation proviennent principalement des anciennes provinces de Cibitoke, Bujumbura, Muyinga et Kirundo, et seraient majoritairement issus de la communauté hutu. Leur encadrement s’inscrit dans le cadre de la FRAD (Force de Réserve et d’Appui au Développement), présentée comme un mécanisme d’intégration progressive au sein de l’armée burundaise.
D’autres formations seraient en cours de préparation également dans plusieurs autres centres du pays.
Le centre de Kigarika est dirigé par le lieutenant-colonel Minani, un officier ayant notamment servi en République démocratique du Congo. Plus de 100 formateurs, majoritairement des militaires proches de la retraite prévue entre 2026 et 2027, assurent l’encadrement des recrues.
Selon des informations recueillies auprès de sources militaires, le lancement officiel de la formation a été supervisé par le général-major Ignace Sibomana, responsable de la FRAD. Lors de son intervention, il a exhorté les formateurs à respecter les exigences de l’institution militaire et à assurer une transmission rigoureuse des compétences.
Des interrogations sur les équilibres au sein des forces de défense
Cette initiative suscite des interrogations dans certains milieux militaires.
Un officier de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) affirme que ces nouvelles recrues pourraient être destinées à remplacer progressivement les anciens combattants issus des Ex-PMPA (Partis et Mouvements Politiques Armés).
Après la crise de 1993 consécutive à l’assassinat du président Melchior Ndadaye, premier chef de l’État hutu démocratiquement élu au Burundi, plusieurs groupes armés, notamment le CNDD-FDD et le PALIPEHUTU-FNL, à dominante hutu, ont émergé. Les Accords d’Arusha signés en août 2000 ont mis fin à la guerre civile et ont permis l’intégration de ces mouvements dans l’ancienne armée dominée par les Forces armées burundaises (FAB), majoritairement tutsies.
Aujourd’hui, selon cet officier, les anciens combattants des Ex-PMPA arrivés dans l’armée régulière devraient atteindre l’âge de la retraite dans les cinq prochaines années.
« Officiellement, il s’agit de mettre en place une force de réserve, mais en réalité, on prépare des remplaçants pour ces Ex-PMPA et surtout des militaires plus facilement contrôlables », affirme cet officier de la FDNB.
Ces préoccupations s’ajoutent aux débats sur le respect des équilibres issus des Accords d’Arusha, notamment dans la composition des forces de défense et de sécurité.
Selon plusieurs sources militaires, la FRAD développe également des projets d’autodéveloppement, notamment des activités agricoles et piscicoles à Rukoko non loin de la frontière avec le Congo, à Gisozi dans le centre du pays, ainsi que dans la région de Muyinga au nord-est, frontalière avec la Tanzanie.
Une présence militaire burundaise active dans l’est de la RDC
Ces dernières années, des membres des Imbonerakure et des éléments de la FRAD ont été envoyés dans l’est de la République démocratique du Congo aux côtés des FARDC ( Forces armées de la République démocratique du Congo) et de la FDNB, dans des opérations contre les groupes armés burundais et le mouvement M23, ainsi qu’aux côtés des milices Wazalendo soutenues par Kinshasa.
Leur effectif global reste difficile à établir. Toutefois, un rapport interne du ministère congolais de l’Intérieur et de la Sécurité, consulté par SOS Médias Burundi en décembre 2025, estime que plus de 29 000 soldats burundais auraient été déployés dans l’est de la RDC entre août 2022 et décembre 2025.
À plusieurs reprises, le général-major Ignace Sibomana, responsable de la FRAD, a été aperçu à Uvira dans des missions liées à la sécurisation des autorités congolaises en déplacement entre Kinshasa et les zones de conflit. Les chefs-lieux des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, respectivement Goma et Bukavu, sont passés sous le contrôle des rebelles du M23 depuis début 2025, ce qui oblige les autorités congolaises à transiter par la capitale économique du Burundi, Bujumbura, avant de se rendre à Uvira, où le gouvernorat du Sud-Kivu a été installé dans un contexte de faiblesse de l’armée congolaise. Dans cette région, l’armée burundaise est de plus en plus perçue comme une solution dans un environnement où les milices contrôlent davantage de territoires que les forces régulières.
Kigarika : un centre semencier transformé en camp de formation militaire
Le centre semencier de Kigarika, situé sur la colline Ngarama dans la commune de Ruyigi, a cessé ses activités agricoles depuis le début du mois de mars pour être reconverti en centre de formation de la FRAD.
S’étendant sur environ 110 hectares, ce site agricole public était dédié à la production de semences certifiées, notamment de maïs, de légumes et de fruits. Créé au début des années 1980, il avait pour mission de renforcer la filière semencière nationale à travers la production et la diffusion de semences adaptées aux conditions agroécologiques locales. Le centre comprenait également des hangars de stockage ainsi qu’un système d’irrigation.
La suspension soudaine des activités a surpris de nombreux travailleurs. « Nous avons vu les activités s’arrêter du jour au lendemain, sans explication. Aujourd’hui, nous sommes sans emploi et sans revenus », témoigne un ancien employé du centre. D’autres affirment ne pas avoir pu récupérer les investissements engagés dans les activités agricoles du site. Selon plusieurs sources locales, cette interruption a entraîné la perte de plus de 10 000 tonnes de production agricole, faute de récolte et d’entretien des cultures en cours. Sur la base des prix moyens du marché, ces pertes sont estimées entre 8 et 12 milliards de francs burundais, soit l’équivalent de la ration annuelle en céréales de 80 000 à 100 000 personnes.
Une présence militaire qui suscite des inquiétudes locales
Au-delà des enjeux économiques, plusieurs habitants évoquent un climat d’incertitude lié à la reconversion rapide du site et à l’intensification d’activités de formation militaire dans la zone.
Les populations riveraines signalent des restrictions d’accès à certaines ressources. Des points d’eau auparavant accessibles sont désormais difficiles d’accès, tandis que certains axes de passage ont été fermés, obligeant les habitants à effectuer de longs détours.
Le site se trouve à environ un kilomètre du 24ᵉ bataillon commando basé sur la colline Murehe, toujours dans la commune de Ruyigi. Cette proximité avec une autre infrastructure militaire alimente les interrogations d’une partie de la population.
Certains habitants affirment aussi observer, à certaines occasions, des exercices militaires dans les périphéries de la ville de Ruyigi par des groupes issus du site de Kigarika. Selon plusieurs témoignages concordants, certaines personnes portent des tenues d’entraînement militaire, tandis que d’autres sont habillées en civil.
Par ailleurs, plusieurs riverains disent avoir entendu, parmi les groupes présents sur le site ou lors des exercices observés dans les environs, des personnes s’exprimant en kiswahili et en kinyarwanda.
« Nous entendons parfois des langues qui ne sont pas habituellement parlées ici, notamment le kiswahili et le kinyarwanda. Cela intrigue beaucoup de gens », rapporte un habitant sous couvert d’anonymat.
Dans ce contexte, certaines rumeurs circulant dans la région évoquent également un possible retour en République démocratique du Congo de certains ressortissants congolais vivant au camp de Busuma, dans le contexte des combats opposant les FARDC au mouvement armé M23. Ces informations n’ont toutefois pas été confirmées par des sources officielles.
Pour plusieurs habitants, le principal malaise réside dans l’absence d’explications publiques claires sur la nature des activités menées sur le site et sur l’identité des personnes qui y sont formées.
« Nous ne comprenons pas pourquoi une infrastructure agricole aussi importante a été transformée alors que la population dépend principalement de l’agriculture », regrette un riverain.
Certaines sources administratives locales indiquent que la décision relève des autorités supérieures. Elles affirment toutefois que des discussions sont en cours afin d’examiner les préoccupations exprimées par la population, tant sur le plan économique que sécuritaire.
À Kigarika, la transformation d’un centre agricole stratégique en camp de formation militaire illustre désormais les tensions croissantes entre impératifs sécuritaires, équilibres politiques et défis de sécurité alimentaire dans un Burundi confronté à de profondes mutations.
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