Burundi : confession du chef de l’État

Burundi : confession du chef de l’État

Le président Ndayishimiye fête son premier anniversaire de prise de pouvoir ce vendredi. Et depuis ce jeudi, celui qui ne se détourne pas des pratiques de son prédécesseur a organisé une croisade d’action de grâce de trois jours dans la capitale politique Gitega. Une occasion de confesser et de demander pardon pour les crimes commis dans son pays. Des défenseurs de droits humains quant à eux lui demandent de faire plus. (SOS Médias Burundi)

La messe d’action de grâce inaugurant la croisade a été lue par l’archevêque de Gitega Simon Ntamwana à la paroisse Saint François d’Assise située dans le quartier de Magarama.

Dans son homélie, il a recommandé aux autorités burundaises de respecter “la dignité humaine”. “Que cette action de grâce soit une occasion de tourner la page, d’aborder les vrais problèmes et surtout de la réconciliation nationale, un chantier qui, à mon sens semble avoir échoué. Les droits et la dignité humaine pour tout citoyen doivent être respectés sans considération de son appartenance politique ou ethnique”, a-t-il prêché.

L’archevêque de Gitega Simon Ntamwana lors de la messe d’action de grâce inaugurant la croisade organisée par la famille Ndayishimiye

Pour cet homme d’église, le gouvernement doit aussi œuvrer pour “le rétablissement des relations diplomatiques”.

Neva confesse

Devant un parterre de différentes autorités du pays, le président Ndayishimiye a confessé et demandé pardon pour les crimes et maux reprochés à son gouvernement. “Seigneur, nous te remercions pour ne nous avoir pas délaissés même si nous sommes passés outre ta volonté. Nous avons violé les droits de nos compatriotes, d’autres ont été harcelés d’une façon indigne, nous avons semé la haine, nous ne pratiquons pas l’amour fraternelle, certaines autorités ont failli à leur responsabilité, nous demandons pardon car nous ne sommes pas dignes de venir devant toi”, a-t-il avoué dans une séance d’intentions.

Mise en garde

Le chef de l’État a tenu des recommandations-prières pour son entourage. “Je te remercie Seigneur pour une lourde mission que tu m’as confiée. Mais tu reconnais que c’est une tâche très difficile. Merci pour m’avoir donné des collaborateurs. Ensemble, je te demande de nous donner un même esprit pour œuvrer en faveur de toute la population sans distinction aucune. Donne-nous de l’harmonie. Pardonne à ceux qui veulent se venger. Veuillez aider ceux qui veulent récidiver dans les crimes”, a-t-il insisté.

Cette célébration survient au lendemain de l’élévation de son prédécesseur, feu président Pierre Nkurunziza, au rang de “Guide Suprême du Patriotisme ».

L’archevêque y est revenu dans une tournure codée en présence des hauts dignitaires du pays dont le Vice-président, l’ombudsman, les présidents des deux chambres du Parlement et leurs Vice-présidents, les parlementaires et les membres du gouvernement. “Comme vous avez choisi de mettre en avant Dieu, soyez sages et malins. Placez l’homme, en tant qu’enfant de Dieu, dans sa place, digne de son nom. Ce n’est pas celle-là! Non, (avec un sourire ouvert et ironique). C’est plutôt la deuxième place!”, s’est exclamé le clergé connu pour son franc parler.

Réaction des défenseurs de droits humains

Pour la Ligue Iteka, l’une des plus anciennes organisations de défense des droits de l’homme au Burundi en exil depuis 2015, la confession de Ndayishimiye est une chose et la traduction des auteurs devant la justice en est une autre. “C’est vraiment une bonne chose que Ndayishimiye reconnaisse, confesse et avoue au grand jour le malheur que les Burundais vivent au quotidien. Nous reconnaissons aussi une certaine humanité dans son discours. Mais cela ne suffit pas. Qu’il fasse un autre pas et traduise en justice ceux qui violent les droits de l’homme, ceux qui tuent, malmènent, torturent et font fuir de paisibles citoyens. Ce sera le seul moyen de se désolidariser de ces maux qu’il a confessés”, a fraîchement réagi Anschaire Nikoyagize, président de cette organisation locale qui fait des rapports accablants chaque mois sur le volet des droits humains au Burundais. “Sinon, l’impunité reste érigée en mode de vie sous son pouvoir”, a-t-il conclu.

Nuance de l’IDHB

Selon Carina Tertsakian, chercheuse associée à l’IDHB (Initiative des droits humains sur le Burundi), il y a quelques points positifs à dégager au cours de la première année de la présidence Ndayishimiye.
Mais elle aussi nuance. « En ce qui concerne les relations internationales, le président Ndayishimiye est certainement plus ouvert que son prédécesseur envers les partenaires internationaux. Il sait ce que ces partenaires attendent de lui, il a fait un effort pour renouer le dialogue avec plusieurs pays, ce qui aidera sans doute le Burundi à sortir de son isolement », a-t-elle confié à SOS Médias Burundi dans un entretien exclusif.

Et de continuer, « Concernant les droits de l’homme, il y a des points positifs et des points négatifs. Sur certains points il y a eu des améliorations, par exemple les actes de violences politiques commis par les Imbonerakure, les jeunes du parti au pouvoir ont diminué même si ça dépend des provinces. Dans certains endroits, ils sont beaucoup plus calmes mais dans d’autres, ils continuent d’intimider et de menacer la population ».

Justice: secteur préoccupant

Pour cette chercheuse spécialiste de la région des Grands Lacs d’Afrique, la justice burundaise reste de plus en plus dépendante. « L’un des secteurs les plus préoccupants c’est la justice. La situation reste déplorable. Le système judiciaire manque totalement d’indépendance et il y a des ingérences constantes de la part d’autorités politiques ou d’agents du service de renseignements », analyse celle qui affirme qu’il n’y a plus de société civile indépendante au Burundi depuis la crise de 2015.

Promesses vaines

Pour elle « les partenaires du Burundi ne devraient pas tomber dans le piège de promesses vaines. Ils devraient exiger des actions qui peuvent être mesurées objectivement. Et puis ils ne devraient pas oublier que même si le président Ndayishimiye présente une face plus souriante plus acceptable que son prédécesseur, il représente quand-même une continuité avec le gouvernement précédent. Il a été secrétaire général du parti au pouvoir depuis 2016 pendant une période où de graves crimes ont été commis. Nous espérons que les gouvernements africains, européens ou autres n’accepteront pas de simples promesses, mais insisteront sur de vraies réformes en matière des droits de l’homme ».

Partisans de l’aile durs autour du président

Le président a promis maintes fois de mettre fin à la violence politique et à l’impunité.
Toutefois, selon Tertsakian, « il y a toujours un gouffre entre ses promesses et la réalité surtout en ce qui concerne la liberté d’expression (…). Nous attendons de voir si le président réussira à mettre en pratique ces nouvelles directives et d’assurer que ses premiers gestes qui restent encore assez superficiels soient suivis de réformes plus profondes. Un facteur important c’est que le parti au pouvoir souffre de divisions internes, et le président est toujours entouré de membres de l’aile dure du parti à un haut niveau. Donc sa marge de manœuvre est probablement limitée », estime-t-elle.

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Photo : le couple présidentiel avec le vice-président Prosper Banzombanza à la paroisse Saint François d’Assise de Magarama

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