Un article, neuf heures d’interrogatoire : la presse indépendante face au SNR
SOS Médias Burundi
Bujumbura, 23 décembre 2025 — Deux hauts responsables du groupe de presse Iwacu, l’un des rares médias indépendants encore actifs dans la petite nation de l’Afrique de l’Est, ont été interrogés lundi pendant près de neuf heures par le Service national de renseignement (SNR) à Bujumbura. En cause : un article jugé sensible sur l’engagement militaire du Burundi dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et l’accord de Washington du 4 décembre dernier, dans un contexte régional explosif.
Abbas Mbazumutima, directeur des rédactions, et Léandre Sikuyavuga, directeur du groupe de presse Iwacu, ont été entendus lundi de 8h à 17h dans les locaux du Service national de renseignement (SNR), sans convocation écrite préalable, ont confié à SOS Médias Burundi des sources proches du dossier.
Selon ces sources, les deux responsables ont été contactés par ce qui est décrit comme un appel « doux » ou « gentil ». Une pratique fréquente des services de sécurité burundais, mais qui interroge sur le cadre légal de telles auditions.
Un article qui dérange
L’interrogatoire portait sur un article publié par Iwacu consacré à la situation sécuritaire dans l’est de la RDC, et plus précisément sur l’accord de Washington, signé le 4 décembre dernier sous médiation américaine entre le Rwanda et la RDC, le Burundi y étant représenté par son président Évariste Ndayishimiye en qualité d’observateur.
D’après une source ayant eu accès à la liste des questions posées, les autorités burundaises ont été irritées par les passages en lien avec les militaires burundais déployés en RDC et les milices locales Wazalendo entretenues par Kinshasa.
👉 Pour consulter l’article complet incriminé :
https://www.iwacu-burundi.org/interview-les-accords-de-washington-peuvent-ils-stopper-la-guerre/
Un contexte régional explosif
L’article est paru dans un contexte régional marqué par une escalade des combats dans l’est de la RDC. Depuis début décembre, le groupe rebelle M23 s’est emparé de plusieurs localités du Sud-Kivu, dont la ville d’Uvira, située à quelques kilomètres de Bujumbura, la capitale économique du Burundi où sont concentrées les agences des Nations unies et l’administration centrale.
À la suite de plusieurs défaites et pertes subies par les troupes burundaises, les responsables militaires ont décidé d’un retrait progressif, jamais communiqué officiellement. SOS Médias Burundi a documenté des opérations de retrait jusqu’à la semaine dernière, s’opérant via le lac Tanganyika, à travers les zones lacustres de Baraka et Mboko.

Des collègues du groupe de presse Iwacu rendent hommage à Jean Bigirimana, porté disparu depuis le 22 juillet 2016. ©SOS Médias Burundi
Une guerre régionale aux enjeux stratégiques majeurs
Réactivé en 2021, le M23, majoritairement composé de Tutsi congolais, contrôle plusieurs localités stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris leurs chefs-lieux, Goma et Bukavu, ainsi que des zones minières très importantes, dont la stratégique zone minière de Rubaya, située sur le territoire de Masisi dans le Nord-Kivu. Rubaya est l’un des plus grands gisements mondiaux de coltan et fournit une part significative du tantale mondial, un minerai essentiel à l’industrie électronique et aux nouvelles technologies.
Le mouvement est désormais intégré à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la RDC, qui plaide pour un État fédéral en RDC. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23, tandis que le Rwanda dénonce l’appui présumé de la RDC et du Burundi aux FDLR, un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis de 1994.
Le Burundi, pour sa part, a déployé plus de 10 000 soldats en RDC depuis mars 2023 pour soutenir les FARDC, l’armée loyaliste congolaise, et les milices locales Wazalendo, contribuant à la complexité d’un conflit régional déjà explosif.
Une intervention de plus en plus contestée
De nombreuses analyses locales et internationales dénoncent une implication burundaise dans une guerre qui ne concerne pas directement le pays. Le président Évariste Ndayishimiye a toutefois, à plusieurs reprises, défendu la présence militaire burundaise en RDC, la présentant comme un devoir de solidarité régionale.
Une presse indépendante sous pression
Le groupe de presse Iwacu reste l’un des rares médias indépendants encore fonctionnels dans la petite nation de l’Afrique de l’Est depuis la crise de 2015, marquée par la destruction de médias, l’exil forcé de journalistes et une répression durable de la presse critique.
L’un de ses reporters, Jean Bigirimana, est porté disparu depuis le 22 juillet 2016. Malgré des annonces officielles contradictoires, son sort n’a jamais été élucidé de manière crédible. Son cas est devenu symbolique des disparitions forcées et de l’impunité au Burundi, régulièrement cité par les organisations de défense des droits humains et de la liberté de la presse.
En 2025, le Burundi a perdu 17 places dans le Classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters Sans Frontières (RSF), se positionnant au 125ᵉ rang sur 180 pays.
Dans un pays où informer sur la guerre régionale peut coûter des heures d’interrogatoire, voire plus, la survie de la presse indépendante reste plus que jamais menacée.
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Photo collage : Abbas Mbazumutima et Léandre Sikuyavuga, les deux responsables du groupe de presse Iwacu qui ont été auditionnés par le SNR. ©SOS Médias Burundi
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