“Chair à canon africaine” : l’ombre d’un recrutement transnational vers la guerre en Ukraine — du Kenya au Burundi, une mécanique du désespoir

“Chair à canon africaine” : l’ombre d’un recrutement transnational vers la guerre en Ukraine — du Kenya au Burundi, une mécanique du désespoir

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 26 mars 2026 – Au moins six Burundais ont déjà été tués dans la guerre en Ukraine, selon des sources concordantes. Derrière ces pertes encore non reconnues officiellement, se dessine un phénomène inquiétant : un recrutement opaque de jeunes Africains, attirés par de fausses promesses d’emploi avant d’être envoyés au front.

Une enquête de l’organisation européenne INPACT, spécialisée dans l’investigation de réseaux clandestins et transnationaux et dans l’analyse de données ouvertes, d’échanges numériques et de témoignages pour reconstituer des filières de recrutement et de trafic à l’échelle internationale, corroborée par SOS Médias Burundi, révèle un système structuré, et un silence persistant à Bujumbura.

« On m’a promis un travail, pas la guerre »

« Ils m’ont dit que j’allais travailler dans la sécurité. Pas combattre. »
Cette phrase revient comme un refrain dans plusieurs témoignages recueillis auprès de combattants africains capturés ou identifiés sur le front ukrainien.

Le rapport d’INPACT, publié en février 2026, décrit un mécanisme de recrutement transnational impliquant réseaux numériques, intermédiaires privés et fausses offres d’emploi. Les recrues africaines sont souvent piégées par des contrats incompréhensibles et envoyées sur le front quelques jours plus tard.

« Le contrat était en russe. Je n’ai rien compris. On m’a dit de signer, » confie une source.

Jean Bosco Akimana, 32 ans, est né et a grandi au Burundi, où il possédait sa propre boutique de boissons. © Photo : Iaroslav Vigul/UNITED24 Media

Kenya : la colère qui éclate

Au Kenya, le phénomène a quitté l’ombre pour devenir une crise publique. Des centaines, voire plus de mille ressortissants auraient été envoyés vers la zone de guerre, avec au moins dix morts confirmés.

Face aux premières pertes, la rue a réagi. À Nairobi, des manifestants scandaient : « Ramenez-nous nos fils. » Dans les groupes de familles de disparus, la détresse domine.

« Mon frère est parti pour travailler. Depuis des mois, nous n’avons aucune nouvelle, » confie une proche.

Sous pression, le ministre des Affaires étrangères Musalia Mudavadi s’est rendu à Moscou. À l’issue de ses échanges avec Sergei Lavrov, ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, la Russie s’est engagée à mettre fin au recrutement de ressortissants kényans. Mais seules quelques dizaines de personnes ont été rapatriées.

Des proches de ressortissants kényans enrôlés dans l’armée russe en Ukraine posant avec des photos de leurs familles lors d’une prière et d’une manifestation pacifique exigeant une action urgente du gouvernement pour rapatrier leurs proches, à Nairobi, le 19 février 2026. © AFP – SIMON MAINA

Une mécanique globale et rentable

INPACT décrit une chaîne bien huilée : promesses d’emploi, visas rapides, intermédiaires locaux et acheminement vers des zones de transit. Les recrues, souvent jeunes et sans emploi stable, sont attirées par des salaires annoncés entre 2 000 et 5 000 dollars.

« C’était impossible de refuser, » confie un jeune Africain interrogé dans le cadre de l’enquête.

Le dispositif repose sur des intermédiaires opérant via des sociétés écran, et les pertes sont particulièrement lourdes, principalement pour des combattants originaires du Cameroun (94), du Ghana (55) et de l’Égypte (52). La majorité des recrues ont entre 18 et 25 ans, avec une durée de survie moyenne de six mois.

« Dans certaines unités, ils sont envoyés en première ligne dès leur arrivée, » affirme une source. « On était les premiers à avancer. Les premiers à mourir. »

Burundi : signaux faibles, silence fort

Le Burundi apparaît également dans ces données avec au moins six morts, faisant du pays le deuxième le plus touché en Afrique de l’Est après le Kenya. Mais aucune communication officielle n’a confirmé ces éléments.

Une vidéo circulant sur les réseaux montre un jeune homme présenté comme Burundais, capturé par les forces ukrainiennes. Malgré sa large diffusion, aucune réaction officielle n’a suivi.

« Tout le monde a vu cette vidéo, » confie une source. « Mais personne ne veut en parler officiellement. »

Des sources locales évoquent des départs discrets, parfois facilités ou tolérés par des cadres du parti au pouvoir et des responsables sécuritaires. Des éléments confirmés auprès de SOS Médias Burundi partiellement par des sources diplomatiques et de renseignement occidentales, sans communication officielle.

Migration de travail : un cadre officiel, des dérives

Le 13 mars 2026, le ministre burundais des Affaires étrangères, Edouard Bizimana, alertait sur des dérives liées à la migration. « Ces comportements ternissent l’image du Burundi à l’étranger, » déclarait-il.

Plus de 21 000 Burundais participent officiellement à des programmes de migration, mais des cas de fraude, de migration clandestine et d’abandon de passeports ont été signalés.

« Quand on te promet 2 000 dollars, tu ne poses pas de questions, » confie un jeune. Selon des analystes, la pauvreté et le manque d’opportunités continuent d’alimenter ces départs.

Burundi et Russie : une proximité qui interroge

Le Burundi occupe une position particulière dans ce contexte. Ses relations avec la Russie se sont renforcées ces dernières années, notamment après la dégradation des liens avec les puissances occidentales.

En mai 2023, lors d’une visite officielle à Bujumbura, Sergei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a salué la position « équilibrée » du Burundi dans le conflit ukrainien, tandis que Bujumbura réaffirmait sa neutralité. Plusieurs axes de coopération ont été renforcés : projets énergétiques, y compris dans le nucléaire civil, coopération éducative, et coordination diplomatique dans les instances internationales.

Selon plusieurs sources, Lavrov avait également annoncé le doublement des bourses offertes aux étudiants burundais, passant de 50 à 100 — un levier d’influence stratégique, soutenu par un appui politique constant de Moscou au Burundi, notamment au Conseil de sécurité de l’ONU.

Un « business du désespoir »

Au Kenya, la crise est visible : familles en détresse, autorités sous pression. Au Burundi, les signaux restent diffus et le silence persistant.

Pourtant, derrière ce silence, une réalité émerge : de jeunes Burundais happés par une guerre lointaine, au terme de trajectoires obscures où se croisent précarité, espoir et manipulation. Dans ce « business du désespoir », les vies disparaissent souvent bien avant que les États ne reconnaissent leur absence.

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Photo : Sergueï Lavrov et Albert Shingiro, alors ministre burundais des Relations extérieures, en conférence de presse conjointe dans la ville commerciale de Bujumbura, le 30 mai 2023. Les relations entre la Russie et le Burundi se sont renforcées ces dernières années, tandis que certains jeunes Burundais continuent de se retrouver impliqués, parfois malgré eux, dans des filières internationales de recrutement. © SOS Médias Burundi

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