Burundi : salaires de misère, pénuries et exode… le pouvoir laisse-t-il mourir la fonction publique ?

Burundi : salaires de misère, pénuries et exode… le pouvoir laisse-t-il mourir la fonction publique ?

SOS Médias Burundi

Bujumbura, 11 août 2026 — Chaque semaine, les avis de recherche diffusés par la Radio Télévision nationale du Burundi (RTNB) témoignent d’un phénomène devenu préoccupant : des fonctionnaires quittent leurs postes et partent à l’étranger, tandis que d’autres se tournent vers le secteur informel pour tenter de survivre.

Derrière les chiffres du chômage et du sous-emploi se cache une autre réalité, celle des travailleurs pauvres. Au Burundi, disposer d’un diplôme et occuper un emploi stable dans la fonction publique ne garantit plus une vie décente.

Des salaires qui ne suffisent plus

Thierry N., recruté l’an dernier dans une grande institution après avoir obtenu une licence, dit avoir rapidement déchanté.

Son salaire ne lui permettrait même pas de couvrir son loyer et ses dépenses essentielles.

« Il m’arrive de passer toute une journée sans manger, faute de moyens », confie-t-il, amer. Pour lui, le plus décourageant est de constater l’absence de mesures concrètes pour améliorer les conditions de vie des travailleurs.

« Pourtant, je bosse. Le plus décourageant, c’est de voir que les autorités s’en foutent, qu’il n’y a aucun effort concret pour nous sortir de là », déplore-t-il.

Face à cette situation, les autorités invitent régulièrement les fonctionnaires à développer des activités génératrices de revenus en dehors de leurs heures de travail.

Une solution qui laisse Yvette N. perplexe.

« Avec quoi on lance ce business ? Et surtout, quand ? On passe déjà des heures à attendre un bus pour simplement rentrer chez nous ! », lance-t-elle.

Se rendre au travail devient déjà un luxe

À Bujumbura, capitale économique et principal centre administratif du Burundi, où se concentrent les agences des Nations unies, les institutions de l’État et une grande partie de l’activité économique du pays, la flambée du coût des transports et des produits de première nécessité frappe de plein fouet les travailleurs.

Les « One One », ces taxis collectifs apparus et devenus particulièrement populaires dans le contexte de la pénurie de carburant, transportent plusieurs clients sur un même trajet. Chaque passager paie en fonction de la distance parcourue. Ce système est devenu un élément incontournable du transport urbain à Bujumbura.

Mais avec la hausse générale des coûts et les difficultés d’approvisionnement en carburant, les dépenses de déplacement pèsent lourdement sur les revenus des travailleurs.

Dynamique, un autre travailleur interrogé, estime que le simple fait de se déplacer dans la capitale est devenu un véritable défi.

« Aujourd’hui, quitter sa maison demande au moins 10 000 francs burundais juste pour payer les taxis “One One”. Ajoutez à ça l’explosion du prix de la nourriture… On vit comme des orphelins. Si rien ne bouge, la fuite va s’accélérer », affirme-t-il.

Pour certains travailleurs, les dépenses de transport quotidiennes absorbent ainsi une part considérable du salaire. Le budget mensuel consacré aux déplacements peut même dépasser le salaire de base de certains agents.

Des passagers, dont des fonctionnaires, attendent en vain un bus pour regagner leur province, loin de la capitale économique du Burundi, sur fond de difficultés persistantes dans le transport public. © SOS Médias Burundi

Quand l’informel devient plus rentable que l’État

Face à cette situation, le secteur informel apparaît de plus en plus attractif.

Samuel H. raconte qu’il observe quotidiennement les difficultés de son père, fonctionnaire à Bujumbura, dont le salaire disparaît quelques jours seulement après avoir été versé.

À l’inverse, certains membres de la famille ont trouvé dans les activités informelles une source de revenus plus importante.

« Mon cousin transporte de l’eau dans les quartiers où il y a souvent des pénuries et gagne mieux sa vie que mon père. Mon père le reconnaît lui-même », raconte-t-il.

À Gihanga, une zone d’élevage située à environ 25 kilomètres au nord-ouest de la capitale économique, le secteur informel semble également offrir des revenus plus importants que certains emplois publics.

Des vendeurs de fourrage peuvent y écouler une trentaine de bottes par jour à environ 10 000 francs burundais l’unité, selon des habitants. Des revenus qui, lorsqu’ils sont effectivement réalisés, peuvent représenter en une journée plusieurs fois le salaire mensuel de certains agents de l’État.

Un marché très populaire de Bujumbura, la capitale économique du Burundi. Plusieurs fonctionnaires se tournent actuellement vers le commerce informel et les petits métiers pour compléter des salaires qui ne suffisent plus à couvrir les dépenses quotidiennes. © SOS Médias Burundi

Le diplôme ne garantit plus l’avenir

Pour de nombreux jeunes, cette situation nourrit une profonde désillusion.

Après des années passées sur les bancs de l’université, certains découvrent qu’un diplôme ne leur garantit ni un revenu suffisant ni une vie stable.

Une question revient alors chez une partie de cette jeunesse : à quoi bon étudier pendant des années si le diplôme conduit finalement à la précarité, au chômage ou à l’exode ?

Cette désillusion alimente le désir de partir à l’étranger, notamment chez les jeunes diplômés et certains fonctionnaires qui estiment ne plus pouvoir vivre dignement de leur profession.

Des bureaux qui se vident progressivement

La multiplication des départs et des absences dans certains services publics inquiète également des observateurs.

Pour un retraité de l’UNESCO rencontré dans un quartier de Bujumbura, le phénomène dépasse largement la seule question des salaires.

« Ces chaises vides dans les ministères et les écoles sont le signal d’alarme d’un service public qui est en train de s’effondrer », estime-t-il.

Selon lui, sans une revalorisation urgente et significative des rémunérations, le Burundi risque de perdre progressivement une partie de ses compétences au profit de l’étranger ou du secteur informel.

Un pays où les pénuries aggravent la précarité

La petite nation de l’Afrique de l’Est, parfois baptisée par certains « pays aux multiples pénuries », fait face depuis plusieurs années à une crise économique qui frappe durement les ménages.

La pénurie de carburant, qui dure depuis bientôt six ans, s’accompagne de plusieurs autres pénuries, notamment celles des engrais chimiques, des boissons et de divers produits de première nécessité.

Dans un pays où le chômage est devenu chronique et où la pauvreté des ménages s’aggrave, les difficultés économiques poussent chaque mois des centaines de personnes à quitter le territoire à la recherche de meilleures conditions de vie.

Certains prennent la direction des pays de la sous-région, d’autres se tournent vers l’Afrique australe ou les pays du Golfe, dans l’espoir d’y trouver un emploi capable de leur permettre de subvenir aux besoins de leurs familles.

Pour beaucoup, partir n’est plus seulement un projet d’avenir : c’est devenu une stratégie de survie.

La crise des salaires devient ainsi une crise de confiance. Pour les fonctionnaires comme pour les jeunes diplômés, travailler, étudier et servir l’État ne semblent plus toujours suffire à garantir une vie décente.

Et tant que les revenus ne suivront pas le coût réel de la vie, les avis de recherche continueront peut-être de se multiplier sur les ondes, témoins d’une fonction publique qui se vide progressivement de ses forces vives.

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Photo : Deux enseignants dans une salle de classe au Burundi. Les enseignants figurent parmi les fonctionnaires confrontés à la faiblesse des rémunérations et à la hausse du coût de la vie, poussant certains à chercher des activités complémentaires ou à envisager un départ vers l’étranger. © SOS Médias Burundi

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