Guide Suprême du Patriotisme,  un titre égoïste: analyse du point de vue politique

Guide Suprême du Patriotisme, un titre égoïste: analyse du point de vue politique

 Par Janvier Bigirimana.

L’actualité récente du Burundi a été dominée par plusieurs faits politiques qui sont loin d’être anodins. Certains d’entre eux tournent autour des avantages financiers, protocolaires, symboliques et extravagants qui sont destinés à une seule personne : Pierre Nkurunziza, en projection de son futur statut d’ancien chef d’État. (Les articles d’opinions ou d’analyses n’engagent pas la rédaction de SOS Médias Burundi)

L’on se souvient notamment qu’en janvier 2020, le parlement burundais a voté une loi portant modification de la loi n° 1/20 du 09 décembre 2004 portant statut du chef de l’État à l’expiration de ses fonctions. La nouvelle législation a créé de sévères polémiques à juste titre. Plusieurs analystes ont déjà souligné le caractère faramineux des avantages et autres indemnités que l’État compte consentir à une catégorie d’anciens chefs d’État. Le caractère exagéré de la mesure est aggravé par un second aspect qui mérite d’être remis en emphase : le fait que ces avantages comportent une double discrimination fondée à la fois sur des raisons politiques et ethniques.

En février 2020, une autre loi qui a fait suffisamment de polémiques au sein de la chambre basse du parlement vient d’être votée et érige Pierre Nkurunziza en «Guide suprême du patriotisme», un statut nouveau que personne d’autre n’a jamais été porteur dans l’histoire du Burundi.

Il s’agit d’une créativité qui dépasse l’entendement

La loi ne s’arrête pas là puisque le Guide aura également une journée nationale qu’il présidera et qui sera dédiée à l’unité nationale, l’indépendance et le patriotisme.

Pour Janvier Bigirimana, Pierre Nkurunziza risque de se piéger en voulant trop se protéger.

D’entrée de jeu, il n’est pas superflu de faire remarquer que le fait de chercher à tout prix à occuper une position de domination tentaculaire dans la vie socio-politique du pays à la fin de son mandat présidentiel, est une expression d’une peur d’avenir socio-politique qui ne dit pas son nom dans le chef de Pierre Nkurunziza. Une peur qui se justifie après tout car il a compris qu’en politique on a le plus souvent des partenaires et non des amis.

Cependant, il paraît que ces avantages et statuts constituent politiquement des pièges bien qu’ils aient l’apparence d’assurer au titulaire des garanties d’influence politique comme la première personnalité la plus importante du pays.

Par ailleurs, un titre de «Guide éternel» a été déjà arraché au sein du CNDD-FDD par la même personnalité.

D’abord, il est notoire que ce genre de statuts que le président Nkurunziza s’octroie en cascade n’ont d’autres visées que de faire ombrage à son prochain successeur, de sorte à continuer à téléguider la conduite des affaires publiques dans le dessein ultime de protéger des intérêts purement sectaires.

Ensuite, à moins qu’on soit atteint d’une  amnésie chronique qui nous rendrait aveugle face à l’histoire récente du Burundi, l’actuel chef de l’État devrait se souvenir que ces manœuvres sont dangereuses et que certains politiciens burundais en ont payé cher sous son premier quinquennat. Ainsi, qui pourrait ne pas se souvenir à quel point Hussein Radjabu et ses partisans ont été victimes d’une répression aveugle par Pierre Nkurunziza pour se libérer du bâche dans lequel l’avait gardé pendant un moment l’ancien homme fort du CNDD-FDD.

En d’autres termes, compte tenu des pouvoirs si importants dévolus à un chef d’État au Burundi, il est difficilement concevable qu’il y ait un président de la République qui se soumette pendant longtemps sous le joug d’une autre personnalité politique et de jouer un rôle de figurant sur la scène de la vie socio-politique du pays. L’erreur politique que commet Pierre Nkurunziza est qu’en s’octroyant tous ces titres et avantages si arrogants, il attire la curiosité et l’écœurement de plus d’un. Il ne serait pas étonnant que certains candidats présidentiels y compris celui du CNDD-FDD en fassent déjà une préoccupation s’ils avaient la chance d’être élus car la gestion de ce statut unique et inique de Nkurunziza ne sera pas chose facile.

Il y a un autre aspect que l’actuel chef de l’État oublie ou qu’il ne veut pas remarquer mais qui est flagrant : Il est l’un des présidents qui est loin de faire l’unanimité car la gestion politique du pays depuis 2005 a engendré une crise sans précédent des droits humains, des scandales économiques corroborés par une récession spectaculaire de l’économie burundaise, une crise humanitaire ayant engendré l’exil de plusieurs milliers de Burundais ainsi qu’une crise inédite sous le chapitre des relations internationales. De 2015 à 2020, Pierre Nkurunziza chemine vers la fin de son mandat sans se présenter personnellement dans aucune rencontre régionale ou internationale pour défendre les intérêts du Burundi et aucun autre président n’avait connu une telle difficulté de restriction drastique de liberté de mouvement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Burundi.

La tentative de coup d’État militaire de 2015 impliquant des militaires et des policiers de toutes les tendances aurait suscité cet isolationnisme ainsi que l’effritement de toute parcelle de confiance à ses « amis » politiques. Ce coup de force qui a suivi d’importantes manifestations populaires ainsi que la fronde au sein du CNDD-FDD pour contester le troisième mandat de M.Nkurunziza est une autre preuve éloquente que cet homme politique est loin de faire l’unanimité y compris parmi les siens et que ce qu’il forge comme statuts ou avantages n’est pas du tout lié à une légitimité populaire qu’il jouirait au sein du peuple burundais.

Qui plus est, les crimes contre l’humanité commis par son régime depuis 2015 font objet d’enquête non seulement par la Commission d’enquête des Nations sur le Burundi mais aussi par la Cour Pénale Internationale et les résultats finaux pourraient déboucher sur la traduction en justice des hauts cadres du régime actuel.

Tout ce qui précède  risque naturellement de générer un réflexe ou un sentiment populaire partagé de rejet ou de désapprobation légitime fondée sur des échecs et des égarements injustifiés du régime.

La création d’un statut différencié et discriminatoire en faveur de Pierre Nkurunziza ne fait qu’amplifier une méfiance d’une partie de la population à son égard.

Le régime de Pierre Nkurunziza est en train de le positionner comme un président qui a eu des mérites exceptionnels mais ceux/celles qui pensent ainsi risquent d’être contredits par la réalité quotidienne de terrain, celle vécue par les citoyens les plus ordinaires du pays.

En outre, en excluant tous les anciens chefs d’État issus de l’ethnie Tutsi du bénéfice des avantages accordés aux anciens chefs d’État, le régime de Pierre Nkurunziza commet une erreur sous trois aspects.

Premièrement, il est notoire que le CNDD-FDD a des soucis par rapport à son image auprès de la population et essaie à tout prix de se positionner comme un parti défenseur de la majorité hutu en recourant à une humiliation quasi-permanente des Tutsi et ainsi tenter d’évincer les concurrents légitimes dont le CNL d’Agathon RWASA. Ceci est une erreur parce que le peuple burundais n’est pas si dupe et un tel comportement ne répare pour autant les misères que cette majorité de la population endure aux côtés d’autres composantes sociales.

Deuxièmement, si on se place sur le plan des mérites, il n’est pas acquis que les réalisations de M.Nkurunziza sont les plus importantes encore que la comparaison dans ce domaine n’est pas toujours un exercice rationnel. Ceci se justifie par le fait que chaque régime, chaque ancien chef d’État a un bilan qu’il peut défendre et tout cela en fonction du contexte spécifique dans lequel il a dirigé le pays.

Pour illustration, il y a lieu de rappeler qu’une bonne partie de Burundais considèrent Feu Jean Baptiste Bagaza comme Président bâtisseur du Burundi moderne, son action sur le plan du développement économique du pays demeure inégalable. À maintes reprises, Pierre Nkurunziza a personnellement et officiellement reconnu comme exceptionnelles les réalisations accomplies par l’ancien président Bagaza. Lors des cérémonies d’inhumation de l’ancien président Bagaza, Pierre Nkurunziza a appelé les Burundais à faire de Jean-Baptiste Bagaza un «modèle» pour sa contribution au développement du pays, mais aussi, parce que sous sa présidence le pays n’a pas connu de « conflit ethnique».

Pour le cas de Pierre Buyoya, hormis sa position anti-troisième mandat qui est à l’origine de la discorde actuelle entre les deux hommes politiques, le régime de Pierre Nkurunziza n’a cessé de considérer cet ancien chef d’État Burundais comme un modèle pour le peuple burundais.

Ainsi, lorsque cet ancien chef d’État burundais était candidat au secrétariat général de l’Organisation Internationale de la  Francophonie, Pierre Nkurunziza n’a pas tari d’éloges en vue d’apporter un soutien à sa candidature. À travers la lettre n° 100/PR/074/2014 du 07 avril 2014, Pierre Nkurunziza écrit à l’un de ses homologues européens et évoque en ces termes que: «Le Président Pierre Buyoya est une haute personnalité qui a marqué profondément la vie politique de son pays en menant des politiques historiques: la politique de l’unité nationale, la démocratisation de la vie politique qui a conduit aux élections pprésidentielles et  législatives en 1993, les négociations de la paix qui ont rassemblé tous les partis politiques et qui ont abouti à l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi, la négociation d’un cessez-le-feu avec des groupes armés». Il renchérit dans la même correspondance que « Compte tenu du bilan largement positif à la tête du pays, diverses organisations internationales lui ont souvent confié des missions telles que l’observation des élections, la médiation, le dialogue politique, missions à travers lesquelles il a rendu d’éminents services au continent africain et à l’organisation internationale de la Francophonie».

Pour le Président Micombero, son régime a connu l’une des crises les plus sanglantes du pays, celle de 1972. Il paraît inutile de rappeler que certains analystes le comparent à Pierre Nkurunziza sous plusieurs aspects. Mais pour les antimonarchistes, il aurait peut-être le mérite d’avoir rompu avec le règne de la monarchie au Burundi en instaurant la première République.

Comme Pierre Nkurunziza n’était pas descendant de la famille royale, ce changement de la forme de l’État lui a permis d’accéder un jour au pouvoir ce qui n’aurait pas été le cas si la monarchie avait été maintenue.

Burundi, Evariste Ndayishimiye, Pierre Nkurunziza, CNDD-FDD, SOS Médias

De tout ce qui précède, l’exclusion des anciens chefs d’État Tutsi et de leurs familles à l’accès aux avantages précités est une discrimination déguisée fondée sur l’appartenance ethnique. Il n’est pas également juste d’appliquer un traitement différencié contre les anciens chefs d’État Hutu en prétextant que certains ont accédé au pouvoir par des arrangements politiques et par conséquent leur accorder des avantages moins importants.

Cette désolidarisation avec les anciens chefs d’État en vie doublée d’une discrimination fondée sur l’appartenance ethnique est une autre erreur pour Pierre Nkurunziza.

Il est en effet inconcevable que des efforts et la sueur versée par la population puissent être consentis pendant longtemps et pour une seule personne dont le bilan de son action reste si critique.

Troisièmement, un régime politique qui n’unit pas et qui s’évertue à investir dans des divisions tout en perpétuant des discriminations et exclusions roule contre ses propres intérêts sur le long terme. Pierre Nkurunziza en s’annonçant futur «super ancien chef d’État», non seulement il dénigre injustement ses pairs mais aussi il dénigre le peuple burundais qui les a acceptés comme chefs d’État pendant une certaine époque. La résistance ou le rejet de ce dénigrement est un droit légitime.

Previous Des rebelles à Nyabiraba?
Next Trois membres du CNL interpellés à Kinyinya

About author

You might also like

Analyse

ANALYSE – Primes de fin de mandat : Bon ou Mauvais ?

Par Acher Niyonizigiye, membre de « Umuco w’Ineza », un courant de pensée engagé dans la promotion du leadership serviteur au Burundi. (Les articles d’opinions ou d’analyses n’engagent pas la

Analyse

Les autorités publiques burundaises ont la responsabilité de garantir un processus électoral transparent, libre, apaisé et démocratique ( analyse).

A quelques jours avant la fin de la campagne électorale au Burundi, Maître Janvier Bigirimana estime que les actes d’intolérance politique mêlés à une violence structurelle prennent de plus en

Analyse

ANALYSE : la liberté et la sincérité du vote sont loin d’être garanties en 2020

Par Janvier Bigirimana. Au Burundi, des élections ont été organisées à certaines reprises depuis l’indépendance du Burundi mais force est de constater que rares sont celles qui n’ont pas occasionné