Burundi : des opposants présumés ont été tués, détenus et torturés (Rapport)

Burundi : des opposants présumés ont été tués, détenus et torturés (Rapport)

Dans un rapport sorti ce mercredi 18 mai, Human Rights Watch révèle que plusieurs personnes ont été victimes des abus commis par les forces de sécurité , les Imbonerakure (membres de la ligue des jeunes du CNDD-FDD) et les agents du SNR (service national de renseignements). L’ une des plus grandes organisations internationales de défense des droits de l’homme affirme que des présumés opposants ont été tués, détenus, torturés ou harcelés.Elle précise qu’une enquête menée en provinces de Kayanza (nord du Burundi) et Cibitoke (nord-ouest) prouve que les crimes commis par les forces de sécurité restent impunis. (SOS Médias Burundi)

Human Rights Watch parle d’une approche musclée que les autorités burundaises ont utilisé lors des attaques perpétrées contre des civils et des agents de l’État par des assaillants armés ou des membres présumés des groupes rebelles dans plusieurs régions du Burundi.

« Les autorités se sont montrés peu soucieuses de la nécessité d’enquêtes crédibles, de preuves objectives ou de respect d’une procédure régulière nécessaires pour amener les véritables responsables à répondre de leurs actes », note le rapport.

L’ organisation affirme avoir mené ses enquêtes en deux provinces: Kayanza (nord) et Cibitoke (Nord-ouest).

Kayanza

« Au lieu de cibler des opposants présumés, le gouvernement du président Évariste Ndayishimiye devrait s’assurer que les responsables des abus, y compris certains membres des forces de sécurité répondent de leurs actes », a indiqué Clémentine de Montjoye, chercheuse auprès de la division Afrique à Human Rights Watch.

Entre octobre 2021 et avril 2022, Human Rights Watch indique avoir interrogé plus de 30 personnes, dont des victimes et des témoins de violations, des membres des familles des victimes, des représentants des partis d’opposition et des défenseurs des droits humains burundais.

« Human Rights Watch a aussi analysé et authentifié des enregistrements vidéos qui montrent plusieurs officiers de l’armée et de la police reconnaissant des meurtres. Nous avons également examiné des rapports d’organisations de défense des droits humains locales et internationales, des reportages de médias, des discours publics de responsables du gouvernement et des publications sur les réseaux sociaux.
Compte tenu de l’ampleur des abus et des difficultés d’accès à la région pour les organisations de défense des droits humains, ces recherches ne couvrent peut-être qu’une fraction de ces abus. Des médias locaux et des groupes de défense des droits humains burundais ont également publié des comptes rendus d’abus commis dans le pays », poursuit le rapport.

L’une des plus grandes organisations internationales de défense de droits humains affirme avoir constaté que, dans les deux provinces citées, l’impunité pour des meurtres, des tortures et d’autres abus exacerbait, plutôt qu’elle ne réduisait, l’insécurité qui touche les communautés.

« Dans deux cas examinés dans le cadre de ce rapport, les forces de sécurité auraient fait disparaître de force une personne qu’elles avaient arrêtée. Un individu est considéré comme une victime de disparition forcée lorsqu’il est détenu par les autorités et que celles-ci refusent de divulguer les circonstances ou le lieu de sa détention, dans le but de le soustraire à la protection de la loi pendant une période prolongée », explique l’organisation avant de préciser que des membres de familles de victimes ont indiqué qu’ils craignaient de « poser des questions sur la situation de leurs proches ou de se rendre dans les postes de police et les centres de détention du service de renseignements pour les rechercher ».

Dans certains cas, les membres des familles ont effectivement déposé plainte auprès des autorités locales, mais ils ont expliqué qu’ils n’ont reçu aucune information sur leurs proches disparus.Certaines familles supposent que leurs proches ont été tués, et ont cessé de les chercher, selon Human Rights Watch.

Le document cite pour illustration un homme âgé de 25 ans, membre du congrès national pour la liberté (CNL), le principal parti d’opposition au Burundi qui n’a plus été revu depuis le 27 janvier.

« Ce jour-là, il a reçu un appel téléphonique et est allé rencontrer un membre local des Imbonerakure dans la commune de Mugina, située dans la province de Cibitoke dans un cas qui pourrait constituer une disparition forcée. Un membre de sa famille a déclaré que quatre hommes armés portant des uniformes de police sont sortis d’un véhicule à quatre roues motrices connu pour appartenir au service national de renseignement (SNR) à Cibitoke. Ils ont fait monter son proche dans le véhicule », rapporte-t-il tout en précisant qu’un Imbonerakure lui avait dit de quitter [le CNL] et de rejoindre le parti au pouvoir, en vain, selon un membre de sa famille qui a perdu espoir de le retrouver.

«J’ai peur qu’il ne soit mort. C’est ce qu’il se passe ici quand les gens ne parlent pas la même langue que le gouvernement. Je sais que vous ne pouvez pas le ramener, mais s’il vous plaît, faites au moins savoir au monde ce qu’il se passe», désespère-t-il.

Enquête qui n’aboutissent jamais

Malgré des promesses des autorités policières d’ouvrir des enquêtes, Human Rights Watch trouve que le gouvernement burundais a choisi de faire « un portrait flatteur de la situation des droits de l’homme au Burundi ».

« […], le porte-parole du ministère en charge de la sécurité a déclaré qu’en cas de disparition présumée, les membres des familles devaient déposer une plainte au près des autorités judiciaires ou administratives afin qu’une enquête soit ouverte. Mais dans au moins deux cas documentés par notre organisation, les autorités n’ont pas lancé d’enquêtes crédibles sur des cas évoqués dans ce rapport alors qu’elles ont été saisies par des familles des victimes […] », dit l’organisation qui annonce avoir officiellement écrit aux ministres burundais des affaires étrangères, celui de la Justice ainsi que la CNIDH (Commission nationale indépendante des droits de l’homme) qui n’ont jusqu’ici pas réagi.

Elle demande aux partenaires du Burundi et aux institutions régionales et internationales entretenant des relations avec le Burundi de veiller à ce que « les atteintes graves aux droits humains, telles que les meurtres, les possibles disparitions forcées, la torture et la détention arbitraire d’opposants politiques, soient à l’ordre du jour et que des actions concrètes et quantifiables soient proposées pour y remédier ».

« Le portrait flatteur de la situation des droits humains au Burundi brossé par la communauté internationale est en contradiction avec la méfiance et la peur ressenties par de nombreux Burundais à l’égard des institutions publiques et des forces de sécurité », estime Clémentine de Montjoye tout en insistant que « si les partenaires du Burundi veulent réellement voir une progression vers le rétablissement de l’État de droit, ils devraient insister sur l’importance de lutter contre l’impunité pour ces abus graves».

Le porte parole du gouvernement Prosper Ntahorwamiye a indiqué que « le gouvernement n’a pas de commentaires à faire ». Mais une associations locale qui milite pour les droits humains dénonce un rapport  » politiquement motivé ».

« C’est un rapport honteux. Il y a eu des améliorations dans le domaine des droits humains. En témoignent les discours du président qui ne cesse d’appeler ses collaborateurs à respecter et faire respecter les droits des citoyens. Mais aussi, dans notre association, nous avons documenté plusieurs cas où des auteurs de crimes ont été sanctionnés et traduits en justice », affirme Gérard Hakizimana, président de Folucon F.

M. Hakizimana appelle Human Rights Watch et d’autres organisations à « nous consulter quand elles produisent des rapports au lieu d’écourter des associations fictives ».

Mais pour Clémentine de Montjoye, « nos rapports sont constitués de cas documentés. Étant donné le manque critique de monitoring indépendant de la situation des droits humains au Burundi, il est plus probable que notre rapport ne constitue qu’une fraction des abus qui ont lieu au Burundi aujourd’hui ».

Elle regrette le fait que « nous avons d’ailleurs écrit aux autorités pour partager nos conclusions et demander des informations sur les décisions prises de leur côté mais nous sommes restés sans réponses ».

Toutefois, la chercheuse estime que « les autorités sont entièrement en mesure de mettre fin à ces violations ».

« Pour cela, il faut tout d’abord condamner publiquement les atteintes aux droits humains commises par les forces de sécurité et les membres des Imbonerakure, ordonner la fin de ces pratiques et mener des enquêtes crédibles et transparentes sur ces cas et engager des poursuites contre les responsables », conseille-t-elle.

Récemment, un rapport du département d’Etat américain a soulevé les mêmes abus, notant toutefois quelques améliorations et initiatives depuis l’accession du président Évariste Ndayishimiye au pouvoir en juin 2020.

Le Burundi reste classé par diverses organisations internationales de défense de droits humains parmi « les prédateurs de la liberté d’expression, d’association, d’opinion, de réunion et de l’intégrité physique des opposants , des journalistes, des défenseurs de droits humains et membres de la société civile ».

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Photo : des Imbonerakure et policiers forcent la porte d’une maison d’un homme soupçonné de détenir des armes illégalement dans le nord de la ville commerciale Bujumbura

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