Uvira au bord de l’embrasement : recomposition militaire et violences contre la communauté Banyamulenge

Uvira au bord de l’embrasement : recomposition militaire et violences contre la communauté Banyamulenge

SOS Médias Burundi

Uvira, 19 janvier 2026 — La ville d’Uvira et ses environs demeurent en proie à une forte instabilité sécuritaire. Celle-ci s’inscrit dans un contexte de recomposition des forces armées dans l’est de la République démocratique du Congo.

Le retrait progressif des rebelles du M23 et l’avancée des milices Wazalendo modifient les équilibres militaires sur le terrain. La présence persistante de forces étrangères contribue également à la dégradation du climat sécuritaire.

Cette situation alimente des tensions communautaires, des violences contre les civils et des déplacements massifs de populations. La communauté Banyamulenge figure parmi les groupes les plus touchés, régulièrement ciblée et contrainte à l’exil dans plusieurs zones du Sud-Kivu.

Pillages et destructions ciblant la communauté Banyamulenge

Des actes de pillage et de destruction ciblant les biens de la communauté Banyamulenge ont été signalés dans la ville d’Uvira. Selon plusieurs témoignages concordants, des éléments assimilés aux milices Wazalendo, appuyés par certains civils, ont saccagé des habitations, des commerces ainsi que des lieux de culte appartenant à cette communauté dans différents quartiers de la ville.

Des vidéos et des enregistrements audio largement relayés sur les réseaux sociaux montrent des individus emportant portes, télévisions, chaises, lits, fenêtres ainsi que du matériel provenant notamment d’églises. Dans certains enregistrements, les auteurs affirment s’en prendre à des maisons de personnes qu’ils qualifient de « Banyarwanda », un terme péjoratif souvent utilisé dans la région pour désigner les Banyamulenge.

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Le président de la communauté Banyamulenge à Uvira, Boss Muyoboke, actuellement réfugié à Kamanyola, confirme l’ampleur des dégâts. Il affirme que de nombreuses habitations ainsi que plusieurs lieux de culte ont été entièrement détruits.

« Environ 99,9 % des Banyamulenge ont fui l’arrivée des Wazalendo à Uvira. Dès leur entrée dans la ville, des coups de feu et des explosions ont été entendus. Ensuite, les maisons et les églises appartenant aux Banyamulenge ont été pillées et détruites », a-t-il déclaré.

Parmi les victimes figure une habitante identifiée sous le nom de Sifa, dont la maison à étage aurait été entièrement pillée avant d’être détruite. D’autres familles affirment avoir tout perdu et se retrouver aujourd’hui sans abri.

Un check-point des casques bleus de la Monusco à Uvira, dans le Sud-Kivu, une zone minée par la présence de milices soutenues par Kinshasa et d’hommes armés, identifiés ou non. © SOS Médias Burundi
Un check-point des casques bleus de la Monusco à Uvira, dans le Sud-Kivu, une zone minée par la présence de milices soutenues par Kinshasa et d’hommes armés, identifiés ou non.
© SOS Médias Burundi

Sous couvert d’anonymat, un membre de la communauté dénonce ce qu’il qualifie d’abandon des minorités :

« Nous regrettons profondément ce qui se passe. La communauté internationale semble défendre les majorités au détriment des minorités. Comment l’État congolais peut-il collaborer avec des miliciens qui pillent des citoyens paisibles ? »

Outre les habitations et les églises, une organisation non gouvernementale locale appartenant à la communauté Banyamulenge, Eben Ezer, aurait également été pillée, selon plusieurs sources locales.

Uvira sous tension : retrait du M23 et avancée des Wazalendo

La dégradation sécuritaire intervient dans un contexte militaire particulièrement instable. Les rebelles du M23, qui s’étaient emparés de la ville d’Uvira dans la nuit du 9 au 10 décembre 2025, avaient annoncé un retrait conditionnel une semaine plus tard. Toutefois, jusqu’à récemment, les forces gouvernementales congolaises n’avaient pas repris le contrôle total de cette ville stratégique, située à quelques kilomètres de Bujumbura, capitale économique du Burundi.

Selon des habitants joints par SOS Médias Burundi, les derniers éléments du M23 ont commencé à quitter la ville samedi soir, une opération qui devait s’achever dimanche matin.

Profitant de ce retrait, les milices Wazalendo, soutenues par Kinshasa, ont entamé une progression vers Uvira. Samedi, elles ont pris le contrôle du village de Kirungu, situé à environ 15 kilomètres de la ville, et ont tiré des coups de feu dans plusieurs montagnes surplombant Uvira, provoquant panique et déplacements de populations. Plusieurs habitants ont déjà pris la fuite, craignant des violences et des affrontements imminents.

Les civils restent pris au piège entre les forces en présence, alors que des déplacements massifs sont signalés. Le contrôle de Kirungu ouvre un corridor stratégique vers Uvira, accentuant l’inquiétude et l’incertitude au sein de la population. À ce stade, aucune source officielle n’a communiqué sur un éventuel bilan humain ou sur des affrontements directs dans la ville.

Une communauté régulièrement stigmatisée

Minorité du Sud-Kivu, la communauté Banyamulenge est régulièrement la cible de stigmatisation et de violences, certains membres d’autres communautés la considérant comme « étrangère » ou assimilée aux Rwandais. En septembre 2025, des manifestations organisées à Uvira par une partie de la société civile locale et des groupes armés contre la nomination du général Olivier Gasita, membre de la communauté Banyamulenge, avaient dégénéré en violences, faisant des morts et des blessés. Le commandement des FARDC avait alors décidé de son transfert vers une autre affectation.

Dans le Sud-Kivu, les Banyamulenge sont également perçus par une partie de l’opinion comme proches du M23. Le groupe armé Twirwaneho, composé majoritairement de jeunes Banyamulenge, est considéré comme un allié du M23 dans certaines zones.

Un conflit régional aux multiples acteurs

Réactivé fin 2021, le M23 — majoritairement composé de Tutsis congolais — est aujourd’hui intégré à l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dirigée par Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Le mouvement contrôle plusieurs zones stratégiques du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dont Goma et Bukavu, chefs-lieux des deux Kivus, ainsi que le site minier de Rubaya, l’un des plus importants gisements de coltan au monde, un minerai stratégique pour l’industrie électronique.

L’AFC/M23 plaide pour l’instauration d’un État fédéral en RDC. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le mouvement rebelle, tandis que le Rwanda dénonce l’appui présumé de la RDC et du Burundi aux FDLR, un groupe armé hutu rwandais dont certains membres sont accusés d’avoir participé au génocide des Tutsis de 1994. Malgré les démentis rwandais, un rapport du Groupe d’experts des Nations unies évoque la présence de 5 000 à 7 000 militaires rwandais aux côtés des combattants de l’AFC/M23.

Les combats se poursuivent malgré l’accord signé à Washington le 4 décembre 2025 entre la RDC et le Rwanda, sous médiation américaine. Le Burundi y a participé en tant qu’observateur, représenté par le président Évariste Ndayishimiye.

Des militaires burundais et congolais assurent la sécurité d’un convoi d’officiels congolais dans la ville d’Uvira, province du Sud-Kivu, à l’est de la RDC. ©SOS Médias Burundi
Des militaires burundais et congolais assurent la sécurité d’un convoi d’officiels congolais dans la ville d’Uvira, province du Sud-Kivu, à l’est de la RDC. ©SOS Médias Burundi

Selon un rapport interne du ministère congolais de l’Intérieur et de la Sécurité consulté par SOS Médias Burundi, le Burundi a déployé plus de 29 000 militaires dans l’est de la RDC, dont environ 10 000 seraient encore présents sur le terrain. Ces troupes combattent aux côtés des FARDC et des milices Wazalendo contre le M23. Avec les avancées spectaculaires du M23 dans le Sud-Kivu en décembre 2025 et les pertes subies par la FDNB (Force de défense nationale du Burundi), les autorités burundaises ont rapatrié une grande partie des troupes déployées en RDC.

Récemment, le secrétaire général du CNDD-FDD, Révérien Ndikuriyo, a confirmé la présence continue de militaires burundais en RDC, sans préciser les effectifs restants, déclarant notamment :

« Nous y retournons quand nous le voulons, conformément aux conventions signées, c’est presque chez nous. »

À Uvira, la recomposition militaire en cours ne s’est pas traduite par un retour à la sécurité pour les civils. Entre le retrait du M23, l’avancée des milices Wazalendo et l’implication persistante de forces régionales, les populations locales continuent de payer le prix d’un conflit aux dimensions à la fois militaires, communautaires et géopolitiques. Pour la communauté Banyamulenge, régulièrement assimilée à des acteurs extérieurs, ces violences ravivent le spectre d’une marginalisation durable et posent, une fois de plus, la question de la protection des minorités dans l’est de la RDC.

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Photo : un homme constate les dégâts après la destruction de maisons et habitations appartenant à des membres de la communauté Banyamulenge à Uvira, le 18 janvier 2026. ©SOS Médias Burundi

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